Vera, Karl Geary, éditions Rivages

Publié le par Miss Charity

Vera, Karl Geary, éditions Rivages

«Pourquoi vous vous êtes installée en Irlande? J'aime la pluie.»

Sonny a seize ans, il travaille dans une boucherie après l'école et vient d'un milieu social défavorisé. Vera a au moins deux fois son âge et vit dans une aisance bourgeoise. En accompagnant son père qui réalise des travaux dans les beaux quartiers de Dublin, Sonny rencontre Vera et il est troublé par cette femme. Tout les sépare mais entre ces deux-là, cela va être fulgurant et dramatique.

«Est-ce que ça peut être beau sans jamais être triste ?»

Ce qui m'a plu dans ce livre c'est que c'est un roman aux multiples facettes, qui jouent sur plusieurs tableaux, toujours sur le fil.

L'éditeur a insisté sur le côté «romanesque» du livre en mettant un bandeau «Une histoire d'amour inoubliable», que je trouve un peu réductrice car Vera est bien plus que cela (mais il faut bien une «phrase choc» pour attirer le chaland). L'histoire aurait pu virer dans l'érotisme à deux balles ou le sulfureux, mais on oublie assez vite la différence d'âge entre les deux personnages, car ce qui les réunit surtout, c'est leur grande solitude.  C'est aussi un livre social, qui n'est pas sans rappeler l'atmosphère des films de Ken Loach. A plusieurs reprises, l'auteur souligne l'injustice de classe à laquelle est confronté Sonny, qui vivote dans un milieu où l'on se méfie même des livres et où une conseillère d'orientation n'arrive même pas à imaginer qu'il ait envie de devenir artiste peintre. Mais le récit ne tombe pas dans la revendication. Et c'est aussi un roman d'apprentissage. Sonny commence à comprendre comment fonctionne la société, et il découvre l'amour.

Avec une écriture très sobre, l'auteur ne tombe jamais dans le mélodrame ou le larmoyant, malgré une ambiance assez morose qui se dégage de tout le récit, qui démarre par une scène prémonitoire dans laquelle Sonny est témoin de la mort d'un client de la boucherie qui se fait renverser par une voiture dans la rue. S'ajoute à cela un style particulier, écrit à la deuxième personne, qui immerge tout de suite le lecteur dans la tête du héros.

En tout cas, une choses est sûre, ce roman fait indéniablement partie des livres qui vous remuent à l'intérieur. Une très belle découverte.

-> Vera, Karl Geary, traduit de l'anglais par Céline Leroy, éditions Rivages, 21.50 €.

-> Rubrique cancan : avant d'écrire ce roman, Karl Geary a pas mal roulé sa bosse. Il a quitté l'Irlande à seize ans,  a été comédien avant d'être scénariste. En traînant sur le net, j'ai découvert qu'il avait joué dans Sex and the City !!!

Tu n'avais jamais possédé de livre, et celui-ci était un bon livre, tu en étais sûr, à cause de ses pages abîmées à force d'être tournées, et de cette odeur d'ambre. Le nom de l'écrivain en capitales rouges, T. S. Eliot et, au-dessus, le simple mot Poèmes. Sur la couverture, sur ce même mot, un cercle parfait, une tache sombre.
(...) Assis à la table de la cuisine chez toi, tu posas le livre devant toi avec audace. Ta mère préparait le dîner, la radio allumée diffusant les nouvelles. (...)
«C'est quoi ça ? demanda-t-elle.
- Un livre.
- Je vois que c'est un livre, mais c'est quel livre ?
- Des poèmes.
- Des poèmes ?» Elle souffla à travers ses lèvres pincées, ce qui produisit un bruit de succion. « Des poèmes comment ?
- Juste des poèmes.
- Où tu l'as eu ?
- Par elle.
- Elle qui ?
- La femme pour qui j'ai bossé.
- Elle te l'a donnée ?
- Oui.
- Pourquoi elle te donne un livre ?
- Chais pas.
- Tu dois savoir. Elle te l'a bien donné, non ?»
Elle s'approcha et prit le livre, tourna les pages.
« C'est quoi son nom ?
- Vera.
- Je t'en mettrais des Vera. Vera comment ?
- Hatton, je crois.
- Une protestante, donc.
- Chais pas.
- Elle est ce qu'elle veut du moment que t'es payé - elle t'a payé ?
- Oui, bien-sûr.
- Combien ? Combien t'as eu ?
- Elle me paiera la semaine prochaine.
- Ça alors, je l'savais. Idiot, va, elle t'as pas payé. Raconte pas n'importe quoi.
- Elle me paiera la semaine prochaine... rends-moi le bouquin.»
(...) Elle revint à la cuisine mais refusa de te le rendre. Elle le feuilleta, à la recherche de quelque chose.`
« J'aimerais savoir à quoi elle joue en refourguant des bouquins à un môme ? Non, mais ce culot. Elle a quel âge. Quel âge, j'ai dit ?
- Chais pas.
- Ben moi, je sais. Elle doit bien se fiche de ta tête, hein, à s'en taper les cuisses. Non, mais j'te jure. Un livre.» Elle le jeta sur la table et, glissant sur la surface, il tomba par terre dans un claquement mat. (...)
« Ben ça, t'en auras pas tiré grand chose, lança ta mère dans ton dos. Y a rien à tirer des bouquins. De ces foutus bouquins. Au bout du bout, tout ça, c'est rien.»
Tu passas devant le salon et montas l'escalier. Il ne restait plus que la salle de bains alors tu t'y enfermas. Tu te laissas tomber par terre et attendis de reprendre ton souffle. On se calme, on se calme, songeas-tu. Ça ne te lâchait pas. Ces satanées larmes se mirent à couler et tu te cognas la tête en arrière jusqu'à te faire mal. Dans un accès de rage subit, tu lanças le livre à travers la salle de bains ; son dos usé se brisa et une pluie de feuilles volantes retomba. Lentement, lentement, rouge, noir et jaune. Ta mère avait sans doute raison : les livres n'étaient pas pour les garçons qui découpaient de la viande.

Extrait pages 93-96

Interview de Karl Geary pour Diacritik

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :