Une histoire de la lecture, Alberto Manguel

Publié le par Miss Charity

Une histoire de la lecture, Alberto Manguel

«Je ne crois pas que je pourrais vivre sans lire.»

Je me suis fait un petit plaisir en lisant enfin le livre d'Alberto Manguel sur la lecture, qui n'est pas une nouveauté et qui reçut le prix Médicis Essai en 1998. Le livre, la lecture, les mots, ce sont un peu des marottes pour lui, puisqu'il en parle également dans Le livre d'images, La bibliothèque la nuit et dans bien d'autres essais. Ce qui est chouette avec les personne érudites comme Manguel, c'est qu'elles arrivent à vous faire partager leur savoir, leurs découvertes sans que cela soit ennuyeux. Amoureux des mots, Manguel a fait la lecture à Borges, devenu aveugle, quand il était plus jeune (et ça, ça claque sur un CV ou sur une page Wikipédia).

«Parce que la culture est lenteur.»

Ce livre-ci n'est pas un essai historique au sens strict du terme. Le récit n'est pas chronologique, et l'auteur effectue des zigzags entre les périodes, selon les thèmes abordés. C'est ce qui rend la lecture de cet ouvrage très agréable car il s'agit d'une véritable balade au pays de la lecture, dans laquelle vous pouvez muser au gré de vos envies. Seul petit hic, mais je pinaille : dans la version poche, les reproductions des œuvres citées sont pour certaines d'assez mauvaise qualité, mais je pinaille vraiment. Manguel aborde la lecture sous des angles très différents : son apprentissage ; sur la façon de lire... À notre époque, la lecture est plutôt une activité solitaire, faite en général dans le silence, la tranquillité mais ce ne fut pas ainsi dès le départ. Il y a d'ailleurs un très joli chapitre sur la lecture au lit, et une librocubicuraliste comme moi ne peut qu'apprécier :

«Moi aussi, je lis au lit. Dans la longue succession des lits où j'ai passé les nuits de mon enfance, dans des chambres d'hôtel inconnues où les phares des voitures balayaient en passant le plafond de lumières étranges, dans des maisons dont les odeurs et les bruits ne m'étaient pas familiers, dans des villas poisseuses d'écume marine ou dans des chalets où l'air des montagnes était si sec qu'on plaçait à côté de mon lit un bassin fumant de vapeur d'eucalyptus afin de m'aider à respirer, la combinaison du lit et du livre me procurait une sorte de foyer où je pouvais revenir, soir après soir, sous n'importe quels cieux. (...) Ce qui se passait se passait dans le livre, et c'était moi qui racontais l'histoire. La vie se déroulait parce que je tournais les pages. je ne crois pas pouvoir me rappeler joie plus grande, plus complète, que celle d'arriver aux quelques dernières pages et de poser le livre, afin que la fin ne se produise pas avant le lendemain, et de me renfoncer sur l'oreiller avec le sentiment d'avoir bel et bien arrêté le temps.»

Ce livre ouvre de nombreuses portes, navigue entre les auteurs (Dickens, Kafka, Rilke...) et les œuvres (le Dit du Genji, considéré comme le premier roman psychologique dans l'histoire de la littérature), aiguise la curiosité, nous fait découvrir des œuvres mystérieuses (le Codex Seraphinianus), des anecdotes rigolotes (vous apprendrez pourquoi des cigares cubains sont appelés des Monte Cristo), et il vous fera découvrir des facettes cachées ou peu connues de certains auteurs et aussi des personnages incroyables, comme le comte Guglielmo Libri, qui fut un voleur de livres et qui mériterait de devenir un personnage de roman.

Alors, installez-vous confortablement au fond de votre lit, bien calé(e) par votre oreiller ou dans un fauteuil à proximité d'un bon thé bien chaud, et savourez...

«(...) aucune lecture ne peut jamais être définitive.»

-> Une histoire de la lecture, Alberto Manguel, traduit de l'anglais par Christine Le Bœuf, Actes Sud Babel, 9.70€.

-> Site de l'éditeur.

 

Il me semble d'ailleurs, écrivait Kafka en 1904 à son ami Oskar Pollak, qu'on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un bon coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu'il nous rende heureux, comme tu l'écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n'avions pas de livres, et des livres qui nous rendent heureux, nous pourrions, à la rigueur, les écrire nous-mêmes. En revanche, nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu'un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide - un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois.»

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