Les attachants, Rachel Corenblit, Le Rouergue

Publié le par Miss Charity

Les attachants, Rachel Corenblit, Le Rouergue

Avec ce livre-ci, vous allez probablement être comme moi et passer du rire aux larmes. En tout cas, attendez-vous aux montagnes russes des sentiments !

Les Attachants est une chronique sur le métier d'instituteur à travers le récit d'Emma que l'on suit pendant sa première année comme titulaire. Cette année sera charnière dans sa vie d'instit car elle va faillir lui faire abandonner le métier et dans sa vie de femme car elle va rencontrer le futur père de son enfant.

Cette chronique imaginaire est probablement inspirée de la longue expérience de l'autrice, qui fut elle-même enseignante dans le primaire puis formatrice pour les enseignants (puis autrice de nombreux romans pour la jeunesse).

Enseigner, c'est la guerre, c'est ce qu'apprend Emma, qui après plusieurs années de remplacement, devient enfin titulaire à l'école des acacias, dans un quartier populaire des environs de Toulouse.

Il y a beaucoup de moments émouvants, et si je devais en choisir un pour vous donner envie de lire ce livre, ce serait celui  de la confrontation de petit Caïn, le caïd de service, face à une œuvre de Picasso, La dépouille du Minotaure en costume d'Arlequin, et que j'ai mis en citation. L'extrait est un peu long, mais cette scène me dresse les poils sur les bras.

Lisez Les Attachants, partez à la rencontre d'Emma, l'instit rebelle, de monsieur Aucalme, le directeur de l'école avec qui elle s'engueule tout le temps, de Caïn, d'Emir et des autres. C'est un hommage à ce beau métier qu'est celui d'enseignant, quoiqu'on en dise. Un livre qui montre l'importance de la culture et son apprentissage, l'importance de l'école et comment elle est malmenée.

-> Les Attachants, Rachel Corenblit, La Brune au Rouergue, 18.50€.

-> Site de l'éditeur.

Caïn s'était échappé de son groupe. William, le même que celui de la classe de neige, accompagnait les élèves et avait prévenu Emma. Le gosse, qui était censé se trouver avec lui, manquait à l'appel. Emma ne s'était pas affolée. Elle avait rassuré l'animateur. On va le trouver, celui-là. Il n'a pas dû aller bien loin. Elle était descendue par un grand escalier et avait trouvé le gosse en face d'un Picasso.
La Dépouille du Minotaure en costume d'Arlequin, peint en 1936. Le peintre avait réalisé ce rideau de scène pour une pièce de Romain Rolland. Un fond bleu immense qui absorbe, une toile tendue, qui s'étale. La bête mythologique morte, entre les bras d'un homme à tête d'aigle. Un trait rapide, qui ignore le détail et saisit l'instant pour le suspendre.
C'était le clou de la visite. Emma souhaitait que tous les élèves, après leurs différents parcours, se retrouvent devant pour qu'ils découvrent l'œuvre ensemble. C'est toujours agréable d'être épatés à plusieurs.
Emma leur en avait parlé en classe, en montrant des photos, pour éveiller leur curiosité.
Caïn n'avait pas pu attendre. Déjà à l'école, il s'était intéressé à l'œuvre. Lui, qui n'était concerné par rien, avait eu l'air de tendre l'oreille aux explications données. C'était discret mais il s'était concentré, et si son visage était baissé, il prêtait attention aux paroles d'Emma. Une bête incroyable. La rage des hommes incarnée, la folie, la mort. Caïn avait lancé en bougonnant : c'est pas possible, de peindre en si grand. Emma lui avait assuré que si, la peinture était gigantesque, vraiment, et que lorsqu'il la verrait, il serait étonné. Il avait haussé les épaules. Pas grand chose ne pouvait l'étonner, Caïn.
Il était planté devant la toile. Gamin minuscule, sous le Minotaure, à la limite du trait au sol, indiquant la distance à ne pas franchir. Bouche ouverte. Fasciné.
Emma l'a rejoint. Sans le gronder, elle lui a demandé : tu ne me croyais pas ? Tu pensais que je racontais n'importe quoi ?
Il n'a pas bougé. Puis il s'est tourné vers elle. Oui, il a murmuré, je vous croyais pas. Ce n'était pas une provocation. Un aveu. Il ne croyait plus personne.
C'est trop beau, il a ajouté.
Il a abandonné ses dessins de monstre, ses têtes de loups, ses mâchoires dégoulinantes de sang. Ses scènes de carnage. Il a parsemé ses cahiers de Minotaures. De têtes cornues aux corps trapus, aux naseaux fumants. Ils étaient magnifiques et Emma lui a demandé si elle pouvait les afficher sur les murs de la classe, pour que tout le monde puisse profiter de ses dessins. Elle croyait le flatter. Il avait accepté. N'avait tenu qu'un jour. Le lendemain, il avait ôté les punaises et récupéré ses feuilles. les avait rangées dans le porte-vues qui, en théorie, servait à rassembler les leçons de français.
Mais, sur le mur à côté du portail de l'école, on avait trouvé un Minotaure, fait de feutre épais. Une tête de taureau. Un corps d'homme. Stylisé. Parfaitement maîtrisé. Exécuté avec dextérité, rapidement, avec une conscience aiguë du franchissement des limites, des lois que l'on peut défier, des risques que l'on prend en le faisant, de la beauté du geste.
L'essence même de l'art, avait pensé Emma.
On allait peut-être en faire quelque chose, de Caïn.

La dépouille du Minotaure en costume d'Arlequin, Picasso

La dépouille du Minotaure en costume d'Arlequin, Picasso