Le courage qu'il faut aux rivières, Emmanuelle Favier, Albin Michel

Publié le par Miss Charity

Le courage qu'il faut aux rivières, Emmanuelle Favier, Albin Michel

«La langue est de chair mais elle broie tout.»

Ce premier roman est un livre original par son sujet car il fait découvrir une curiosité ethnologique qui existe principalement en Albanie : les vierges jurées. Pour refuser un mariage ou pour pallier au manque d'homme dans une famille (car en Albanie une autre coutume persiste, celle de la vendetta, qui fait pas mal de ravages : ça ne rigole pas là-bas), une femme a le droit de se travestir en homme et de vivre comme un homme. En contrepartie, elle fait vœu de célibat.

Manushe est une vierge jurée. Un jour, un inconnu arrive dans son village. Il s'appelle Adrian. Manushe est troublée par cet homme. Que va-t-il se passer ?

«Vêtue d'une longue robe blanche, d'un voile, de gants et de souliers immaculés qui faisaient des taches éclatantes dans le soir, ses lourds cheveux noirs chargés de fleurs et de perles, ses lèvres brûlant d'un rouge écrasé, la fiancée sanglotait sur le seuil de sa maison. Le charbon de ses yeux coulait sur ses joues aux pommettes très maquillées par-dessus la blancheur de l'emplâtre, creusant celui-ci de serpents gris et fangeux qui lui faisaient un masque dément.»

Je m'attendais à une «simple» histoire d'amour interdite mais c'est beaucoup mieux que cela. Quand j'ai lu ce livre, j'ai immédiatement pensé au roman La tresse, un premier roman écrit par Laetitia Colombani, qui est paru avant cet été et qui a eu beaucoup de succès et de presse. Je l'ai lu mais je n'ai pas voulu le chroniquer : le contenu féministe de la chose n'avait pas réussi à me faire oublier l'intrigue prévisible de l'histoire.

En partant d'un sujet précis, avec une forte résonance féministe, Emmanuelle Favier a réussi à construire une histoire plus originale et pleine de surprises. L'absence de repères chronologiques, ainsi que des scènes plutôt poétiques et visuelles voire presque cinématographiques (la scène de la transformation de Manushe de fille en garçon est assez incroyable), confèrent à ce roman une ambiance entre Colomba et Mylène Farmer (ouh la la, je m'emballe).

Malheureusement, je ne suis pas sûre qu'il sorte du lot dans la boucherie de la rentrée littéraire, alors qu'il mérite autant d'intérêt (voire même plus) que celui que les journalistes et critiques ont eu pour La tresse.

Et s'il y a bien de la malédiction à naître femme, l'espoir est permis...

À découvrir !!!

-> Le courage qu'il faut aux rivières, Emmanuelle Favier, Albin Michel, 17€.

-> Site de l'éditeur.

«...ce premier roman envoûtant et singulier d’Emmanuelle Favier a la force du mythe et l’impalpable ambiguïté du réel.» Bon, ça c'est Albin Michel qui le dit... Mais c'est une formule qui claque non ?

La jeune fille s'avance au centre du cercle. Les douze hommes, mains sur les cuisses ou sur le pommeau d'une canne, regardent les plis blancs de la robe frotter le sol terreux. Elle s'agenouille devant une grande pierre triangulaire de part et d'autre de laquelle sont disposées deux jattes en argile. L'une est remplie d'une substance noire et épaisse, l'autre d'un liquide blanc et crémeux. Une forte odeur de chèvre emplit les narines de l'adolescente tandis qu'elle inspire profondément avant de plonger une main dans chaque bol. Elle joint ses paumes pour mêler le sang et le lait, les applique sur son front, son nez d'un onguent brunâtre et nauséabond.
Puis elle pose ses mains sur la roche. Sa face peinte, terrible, contraste avec l'or tendre de ses cheveux, la rondeur de ses épaules. Les hommes, malgré eux, sont impressionnés par la fermeté de cette volition juvénile. D'une voix forte, elle profère les paroles rituelles, jure par la pierre et par la croix de rester vierge, de ne jamais contracter d'union ni de fonder de famille. (...)
Après quelques secondes elle se relève, sa robe flotte autour d'elle, souillée par la terre et la pâte sanglante du masque dont les traces ont coulé jusque sur son ventre. Sa mère entre à son tour dans l'arène, les bras chargés d'un tas sombre qu'elle dépose en tremblant aux pieds de l'adolescente. Celle-ci soulève sa robe, la fait passer par-dessus sa tête. l'onde blanche s'étale sur le sol. Elle n'est plus couverte aux regards que par d'amples caleçons et par la bande de tissu qui enserre déjà la poitrine. Elle commence à revêtir les habits traditionnels, le tirce, la blouse, le gilet, le petit chapeau.»

Extrait pages 51-52