Un peu tard dans la saison, Jérôme Leroy, La Table Ronde

Publié le par Miss Charity

Un peu tard dans la saison, Jérôme Leroy, La Table Ronde

«Ne pas oublier de respirer. Ne pas oublier de lire un poème par jour. (...)Ne pas oublier d'avancer dans l'épouvante le sourire aux lèvres. Ne pas oublier de chanter. Même faux. (...) Ne pas oublier de danser. Même mal. Ne pas oublier Lisbonne. Ne pas oublier de nager. Ne pas oublier de partir sans prévenir quand il faudra partir car il faut bien partir un jour. Ne pas oublier, alors, d'être injoignable. Les livres devraient suffire

Dans son roman pour adolescents intitulé Macha, Jérôme Leroy évoque la Douceur, cette période qui suit les grands troubles qui eurent lieu dans les années 2010, où les centrales nucléaires ne fonctionnent plus et où l'on préfère la lueur des bougies à l'électricité.

«La journée est belle. Elles sont toutes belles maintenant

Dans ce roman «pour adulte», il reprend le même contexte, avec une petite différence, un phénomène étrange appelé l'Éclipse, qui se passe avant la Douceur. Des hommes, des femmes, venant de milieux très différents, décident de tout laisser tomber : un rentre dans les ordres, un autre fuit Paris pour devenir serveur de café en Bretagne... Toutes ces personnes abandonnent leur vie, leur famille sans laisser de trace. Rien de bien méchant me direz-vous, mais quand c'est toute la société qui est prise par ce doux virus, qui touche même des hauts représentants de l'État, cela commence à poser problème.

Le héros de cet histoire est le candidat idéal à cette Éclipse : Guillaume Trimbert est écrivain, un double de Jérôme Leroy. Il est suivi par une barbouze, Agnès Delvaux. Pourquoi l'espionne-t-elle, tout en cachant cela à son supérieur hiérarchique, vous le saurez en lisant ce livre. Delvaux est obsédée par Trimbert. Elle visite son appartement lorsqu'il est absent, lit les livres de sa bibliothèque, et elle jalouse les femmes qui traversent sa vie.

«Il n'y a pas plus nostalgique qu'un communiste puisqu'un communiste, c'est quelqu'un qui veut retrouver pour tous un paradis perdu.»

Trimbert est un mélancolique, il n'aime pas comment notre société a évolué, certains pourraient dire que c'est un vieux schnoque mais j'aime bien les vieux schnoque dans son genre. Je serais d'ailleurs curieuse de savoir ce qu'un lecteur né après 1990 penserait de ce livre bourré de références à des personnages, des musiques ou des films que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître... Jérôme Leroy revient à sa marotte : la fin d'un monde, et la naissance d'un autre. Il est l'un des rares auteurs (le seul que je connaisse) à pratiquer le genre de la dystopie joyeuse. Certes, les temps sont durs, winter is coming, mais le meilleur est à venir, et la Douceur fait plus envie que le futur imaginé dans La Servante Écarlate !

Seul hic à ce joli tableau : une fin incongrue, que je n'ai pas trop comprise (je ne dirai rien de plus) mais cela n'a pas du tout gâché le plaisir que j'ai eu à lire ce roman. Et je ne peux pas m'empêcher d'aimer quelqu'un qui écrit «Le ciel était flamand» ou encore «La poésie est la raison du monde». Un roman décalé, qui donne envie de s'adonner au plaisir de la lecture et de l'abandon des écrans en tout genre !

-> Un peu tard dans la saison, Jérôme Leroy, La Table Ronde, 18€.

-> Site de l'éditeur.

-> Allez faire un tour sur le blog de Jérôme Leroy, Feu sur le quartier général !, vous me/vous ferez plaisir.

Les réseaux sociaux ont réussi ce que n'auraient jamais imaginé dans leurs rêves les plus fous les polices politiques de tous les régimes : des gens qui se fichent eux-mêmes. La réussite est totale, c'est l'humanité elle-même qui devient une police politique autogérée.
Un flic reconverti dans l'écriture me faisait remarquer, lors d'un festival du polar, qu'il était pratiquement impossible aujourd'hui pour un truand de reproduire les grandes cavales d'antan comme celle de Mesrine. Et ce, précisément en raison de l'information générale du réel. On peut s'en réjouir. On peut aussi s'en inquiéter : l'un des droits de l'homme les plus essentiels n'existe plus.
Celui de disparaître.»