Pukhtu Primo et Secondo, DOA, Gallimard

Publié le par Miss Charity

Pukhtu Primo et Secondo, DOA, Gallimard

«Ce soir, on sort pour nous. On bute tout ce qui bouge et on laisse rien traîner. Propre. Dans un an, on les enculera tous.»

Si vous voulez vous attaquer à un (gros) morceau de choix, lisez DOA. J'ai profité de mes vacances pour relire et lire les deux volumes de Pukthu, qui achèvent le cycle clandestin, débuté avec Citoyens clandestins et Le serpent aux mille coupures. J'avais déjà lu le premier volume de Pukhtu à sa sortie, mais j'ai préféré le relire avant de me plonger dans Pukhtu Secundo.

Préparez-vous à une immersion en pleine guerre, et quand je dis immersion, c'est bien de cela qu'il s'agit ! Fidèle à sa volonté de réalisme voire d'hyperréalisme, DOA a réussi ce tour de force d'essayer d'expliquer ce gros bordel qu'est la guerre en Afghanistan, en multipliant les points de vues à travers une soixantaine de personnages, évoluant sur différents continents, entre l'Europe, l'Afrique et l'Orient.

On retrouve donc certains personnages de ses précédents livres : la journaliste Amel Balhimer, l'agent Fennec devenu Fox, qui travaille et pour la CIA et pour une société paramilitaire privée, et Lynx, le principal protagoniste du Serpent aux mille coupures (les connaisseurs apprécieront le retour de ce super agent secret !). Si le premier volume s'articule essentiellement sur Fox et ses activités en Afghanistan, le second opus est surtout centré autour d'Amel et la réapparition de Lynx. À ce trio de choc s'ajoute un quatrième personnage, un moudjahidine du peuple pachtoune, Sher Ali Khan Zadran dit Shere Khan, qui est, à mon humble avis, un des plus beaux personnages de Pukhtu.

Pour vous résumer la chose - exercice assez compliqué -, disons que le fil conducteur de Pukhtu est la vengeance de Shere Khan à l'encontre des assassins de ses deux enfants, tués lors d'une opération militaire effectuée par les drones de l'armée américaine. Shere Khan est animé par le pukhtu, le code de l'honneur du peuple pachtoune. Il va réussir à retrouver leurs traces : ces hommes sont des Américains, qui travaillent pour 6N, une des nombreuses sociétés privées paramilitaires dont les services sont très prisés en Afghanistan. Parmi eux, il y a Fox, un agent infiltré par la CIA chez 6N, car certains de ses membres sont soupçonnés de tremper dans le trafic de drogue. Voilà le début de l'histoire, ensuite débrouillez-vous !

Je vous conseillerais bien de lire Citoyens clandestins et Le serpent aux mille coupures (deux romans géniaux !) avant de vous attaquer à Pukhtu, histoire de connaître le passé des principaux personnages, encore que j'avais oublié pas mal de détails des précédentes histoires et cela ne m'a pas trop gênée. La lecture de ce livre est exigeante car l'auteur nous balade entre différents personnages et différents lieux, dans un maelström d'acronymes et de dépêches listant les attentats et le nombre de leurs victimes, au cœur d'une zone géographique située entre l'Afghanistan et le Pakistan, théâtre d'une guerre dont les conséquences dépassent largement les frontières de ces deux pays, avec des protagonistes aux intérêts parfois communs, parfois opposés, en tout cas assez complexes à démêler. Et pour compliquer un peu plus les choses : qui dit guerre en Afghanistan dit aussi trafic de drogue, étant donné que la culture du pavot fait partie des principales sources de revenus de ce pays (voire la seule ?). Aux complexités géopolitiques s'ajoutent donc les méandres de cette économie parallèle.

Le récit de DOA est net et précis, aucun détail n'est oublié, ce qui donne des extraits de cette trempe :

«Il en profite pour jeter un œil au kit de son équipier, monté sur différents points de fixation de son pare-balles. Six chargeurs de trente 7.62 x 39 mm pour aller avec leurs AKM cette nuit, qui s'ajoutent aux deux autres scotchés ensemble tête-bêche déja engagés dans le fusil d'assaut de Ghost. Un voodooisme de base, tu prends toujours le double de munes, on sait jamais, la dotation de réserve sera pas forcément à portée. À la ceinture, Ghost porte son Springfield TRP Operator Full Rail anodisé noir, à l'ancienne, façon Voodoo, avec deux Wilson dix coups de rab et un dans l'arme, histoire d'être sûr de pouvoir mettre n'importe quel mec par terre. Rider, ce traître, préfère le Glock 22 en .40 S&W au .45. Aucun respect pour les traditions. Le garrot SOF-TT est en place sur le devant du Paraclete de Ghost, à droite des ses chargeurs, facilement accessible des deux mains. À gauche, il a une pochette de petit matos, avec des Cyalume sur le dessus, et son nécessaire de premiers secours individuel est positionné à l'arrière, du même côté.  Ils le mettent tous là, pour qu'on sache où le trouver en cas de pépin. Son Motorola est en place, derrière l'épaule gauche. Branché sur le commutateur fixé sur la face avant du porte-plaques, OK.  Sur les panneaux de protection latéraux, deux neuf bangs et quatre M67 à fragmentation, OK.  Les grenades sont mieux planquées là, ça limite les risques d'exploser bêtement quand on se fait tirer dessus en avançant, autre voodooisme. Et puis dans le dos Ghost a un Camelbak et, bien sûr, son tomahawk tactique Hardcore Hardware.»

Ce que j'aime aussi chez DOA, c'est ce côté anti-manichéen. Certains personnages sont des pourritures, d'autres, comme Shere Khan ou Lynx, ont commis des horreurs, mais on ne peut s'empêcher d'éprouver de l'empathie pour eux, exception faite pour Amel, un des seuls personnages qui a le moins de choses à se reprocher (et la seule femme !), et qui pourtant m'exaspère. C'est assez rigolo, car c'est un sentiment commun à de nombreux lecteurs, ce qui a beaucoup surpris l'auteur, qui ne s'attendait pas à autant de réactions négatives vis à vis de ce personnage féminin.

DOA dit en avoir fini avec les personnages du cycle clandestin, j'ai donc hâte de lire ce qu'il va nous concocter comme prochain livre, car il est pour moi un des auteurs majeurs de la Série Noire, même s'il va falloir attendre un peu avant d'avoir cette chance !

-> Pukhtu Primo / Pukhtu Secundo, DOA, Gallimard, Série Noire, 21€ le volume.

-> Site de l'éditeur.

-> à voir : une série d'entretiens avec DOA sur Youtube.

-> Pour commencer le cycle : Citoyens clandestins puis Le serpent aux mille coupures. Ces deux titres existent en un seul volume en poche : Le cycle clandestin 1.

-> Pour prolonger la lecture : lisez L'homme qui voulut être roi de Kipling (recueil de nouvelles) et Aime la guerre de Paulina Dalmayer.

La guerre, il l'a vue, entendue, mais toujours après coup, à distance. C'est une fureur à quelques rues, la nuit, quand une bombe explose, le bang d'un avion de chasse dans le ciel, un départ d'artillerie à une vallée de là. C'est une carcasse fumante sur le bas-côté, une bagnole, un semi, un bus malchanceux ou les vestiges désossés d'un blindé soviétique. C'est une coulure écarlate sur l'asphalte, une traînée d'impacts le long d'un mur, un bâtiment éventré, ces signes-là sont nombreux, souvent frais. Ce sont des soldats aux aguets, le doigt sur la détente, la hargne au bord des lèvres, en colonnes pressées, terrifiées, prioritaires mais jamais bienvenues. Ce sont les cris, les pleurs, les paniques soudaines, les regards durs ou tristes ou perdus, les veuves qui mendient aux lisières des bazars, un gosse en bandoulière par-dessus la burqa, les estropiés dans tous les coins et, par tranches d'âges entières, les absents. Ici, c'est le royaume des vides.»

In Pukhtu Secundo

Publié dans Noir c'est noir

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