Endetté comme une mule, Éric Losfeld

Publié le par Miss Charity

En prime, une magnifique marquetapage avec Céline D. !

En prime, une magnifique marquetapage avec Céline D. !

 Éric Losfeld fut le fondateur entre autres de la collection Arcanes, qui renaîtra au sein des Éditions Joëlle Losfeld, qui est une de ses filles.

Difficile de résumer la vie incroyable de cet homme ! Né en Belgique, issu d'un milieu populaire («né de mère tisserande et de père inconnu»), proche d'André Breton, Éric Losfeld fut libraire et édita des auteurs appartenant au groupe surréaliste, de la littérature érotique et pornographique vendue la plupart du temps sous le manteau (mais aussi quelques succès : Barbarella et Emmanuelle), et qui lui vaudront beaucoup d'ennuis de la part de la censure de l'époque.

Parmi toutes les anecdotes que Losfeld raconte (avec, pêle-mêle, une bagarre avec Hemingway, une engueulade avec Jean Genet, un voyage en Afrique qui se termine en prison, de nombreux procès, des rencontres insolites...), celle-ci m'a particulièrement fait rire : 

«C'est alors que j'ai connu, à sa source même, une histoire qui a fait le tour des salles de rédaction des journaux féminins. Un rédacteur en chef fait passer des tests aux futurs écrivains, et précise que la presse sentimentale doit comporter quatre poncifs, ni plus, ni moins, à savoir : la Religion, la Noblesse, l'Amour et le Mystère. Tandis que les autres candidats suent sang et eau, l'un des récipiendaires dépose au bout d'une minute sa copie. Stupeur générale. On peut lire : «Nom de dieu, s'écria la marquise, je suis enceinte, mais de qui ?»

Éric Losfeld fait partie de ces éditeurs qui ne conçoivent ce métier qu'avec passion et engagement, bien loin des profils actuels sortant plutôt des écoles de commerce, préférant tirer le diable par la queue et provoquer la censure, plutôt que de rechercher le succès commercial : 

«N'entre dans mon univers que quelqu'un que je peux estimer. Il y entre même à proportion du degré d'estime que je lui porte. On me l'a reproché, mais c'est ainsi : je ne crois pas avoir publié de livres dûs à des gens qui me laissaient indifférent sur le plan personnel.»

Je me suis régalée à la lecture de ces mémoires, mêlant de l'humour, une grande culture, un esprit curieux et irrévérencieux. Et je pense que ce livre peut intéresser des lecteurs qui n'appartiennent pas au monde du livre. Le récit de Losfeld est une preuve que le métier d'éditeur est un acte politique, et il fait découvrir tout un pan de la vie culturelle française, entre les années cinquante et soixante-dix. À la fin de sa carrière et de sa vie, il entrevoit déjà les dérives de l'édition vers une production industrielle, appelle à une protection des éditeurs et des libraires (la loi Lang sera promulguée en 1981). La fin du livre pourrait rendre un peu mélancolique (le syndrome du C'était mieux avant), mais je préfère garder en mémoire ce souffle d'intelligence et de liberté, qu'il faut essayer d'atteindre et d'entretenir.

-> Endetté comme une mule, Éric Losfeld, collection «Souple» (une collection bien sympa si vous aimez trimballer vos livres n'importe où et qu'ils ne doivent pas être trop fragiles) chez Tristram, 11.40€.

 

La seule littérature qui me touche, c'est la littérature écrite avec passion, ou plutôt la littérature passionnée. Je me méfie des mots qui ont trop servi ; à ces mots je préfère les images, et, parmi elles, les images pures, surtout quand elles ne sont pas innocentes. J'ai toujours voulu être, et je suis un éditeur libre. J'enrage à la pensée que d'autres éditeurs éditent simplement pour le profit, et, la routine aidant, en viennent à gâcher l'argent pour des œuvres qui n'ont, tout bien examiné, aucun intérêt. Je ne parle pas des éditeurs dont l'éthique, la politique, le programme me sont tout à fait étrangers, et peuvent même me hérisser le poil. Je préfère à tout prendre l'éditeur de Jean Cau, que je tiens pour un éditeur fasciste (...), à l'éditeur de banales médiocrités. Bien sûr, je ne vais pas chercher des excuses à l'édition fasciste. L'axiome selon lequel «il faut de tout pour faire un monde» est tout à fait aberrant.»

Extrait page 207