Vie de ma voisine, Geneviève Brisac, Grasset

Publié le par Miss Charity

Vie de ma voisine, Geneviève Brisac, Grasset

«Va pas me mettre sur un piédestal, grogne Jenny. Je déteste ça. Faut qu'on parle de mes défauts aussi. Ils sont énormes.»

Un jour, la voisine de Geneviève Brisac l'interpelle en lui disant qu'elle a connu Charlotte Delbo. C'est ainsi que Jenny entre dans la vie de l'auteur, qui lui fait raconter son histoire.

Les parents de Jenny étaient des juifs polonais. La famille fut arrêtée lors de la rafle du Vel d'Hiv, le 16 juillet 1942. Jenny et son frère s'en échappèrent mais ils ne revirent plus jamais leurs parents. L'instant le plus fort du livre, c'est lorsque Jenny attend d'être libérée et de sortir du Vel d'Hiv, le temps que l'administration vérifie qu'elle et son frère sont bien nés en France et peuvent partir. Une loi venait d'être votée, permettant aux enfants de ressortissants étrangers d'être Français. En deux heures, la mère de Jenny essaiera de lui inculquer ce qu'une fille doit savoir de la vie.

«Ce sont les deux heures les plus importantes de ma vie, dit Jenny. Deux heures, un temps arrêté durant lequel ma mère me dit tout ce qu'elle pense me transmettre, tout ce que je dois savoir, tout ce qu'elle sait de la vie, des hommes, de l'amour, des enfants, du sexe. Jamais elle ne m'a autant parlé. Nous sommes au milieu de cette petite foule de femmes, d'hommes et d'enfants serrés les uns contre les autres, il est évidemment impossible de s'isoler, mais c'est comme si nous étions seules au monde.»

Et c'est aussi la découverte d'un mot envoyé par son père, écrit en yiddish, et que Jenny se refusa pendant longtemps à faire traduire et qui se termine par «Vivez et espérez.»

Après la délivrance, c'est la survie dans l'appartement familial jusqu'à la fin de la guerre. Des gens aideront Jenny, mais pas sa concierge, qu'elle retrouva fouillant dans leur appartement alors que sa famille venait d'être arrêtée. 

Comment écrire l'horreur et la beauté de la vie ? C'est ce qu'a réussi Geneviève Brisac dans ce court récit, qui raconte l'histoire de cette femme, qui a vécu le pire, et qui a continué à lutter contre la bêtise durant sa carrière d'institutrice.

Un livre tout simplement poignant.

-> Vie de ma voisine, Geneviève Brisac, éditions Grasset, 14.50€.

-> Site de l'éditeur.

Quand je suis entrée dans l'enseignement, j'ai été suppléante pendant quatre ans, cela m'a permis d'observer des choses épouvantables, une brutalité que je ne peux pas supporter. Un autoritarisme idiot. Les coups de règle métallique sur le bout des doigts, le bonnet d'âne, les punitions, les humiliations qui apprennent aux enfants qu'il n'existe qu'une alternative : humilier ou être humilié.
Cet apprentissage de la loi du plus fort existait encore après la guerre. On apprenait aux enfants la peur du loup, la peur du gendarme, la peur du caïd.
La peur comme moteur moral, je savais ce que cela donnait comme résultat.
Je savais, après ces quatre ans de suppléance, tout ce qu'il ne fallait pas faire.»

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