Celle qui fuit et celle qui reste, Elena Ferrante, Gallimard.

Publié le par Miss Charity

Celle qui fuit et celle qui reste, Elena Ferrante, Gallimard.

"On a fait un pacte, quand nous étions petites : la méchante, c'est moi."

Quasiment un an après la parution du second volume, Le nouveau nom, voici enfin la suite de la saga addictive L'Amie prodigieuse. Petit rappel des faits : Elena est partie de Naples, laissant son amie Lila dans une situation bien précaire après sa séparation avec Stefano. Elle a écrit un livre tandis que Lila travaille dur à l'usine. La situation semble être idyllique pour Elena, diplômée et fiancée à Pietro, appartenant à une famille d'intellectuels de Pise.

Ce troisième volume, essentiellement centré sur Elena, est très politique - Mai 68 a eu lieu, les étudiants se soulèvent aussi en Italie - et il est aussi féministe que les précédents, avec une résonance très actuelle. Elena va devenir mère et épouse à son tour. Elle se pose beaucoup de questions sur sa condition de femme et sa sexualité, et découvrir l'envers du décor de la vie de femme mariée. On pourrait croire que la réussite de ses études puis de son livre l'ont confortée dans sa vie, mais Elena continue de se sentir comme une imposture, vis-à-vis de sa nouvelle famille, et vis-à-vis de Lila. 

"J'eus l'impression d'être différente, et ma présence me parut illégitime. (...) J'avais été trop misérable et trop écrasée par la nécessité d'exceller dans les études. J'étais très peu allée au cinéma. Je n'avais jamais acheté de disques, comme j'aurais aimé le faire. Je n'étais pas devenue fan de chanteurs et n'avais jamais couru à des concerts. Je n'avais pas collectionné d'autographes, n'avais jamais été ivre, et le peu de fois où j'avais fait l'amour, cela avait été à l'aide de mille subterfuges, mal à l'aise et apeurée."

La relation entre Elana et Lila demeure toujours aussi ambivalente, même si elles se sont beaucoup éloignées. Elena reste la gentille élève appliquée et soignée, qui surveille son langage, surveille son comportement et se juge toujours par rapport à son amie, ce sphinx inatteignable. Mais ce volume est celui des désillusions et du réveil.

En tout cas, c'est avec un grand bonheur que j'ai retrouvé Elena et Lila, et mon plaisir de lecture ne faiblit pas au gré des volumes. La saga garde toujours son lot de surprises et de revenants. Car Nino Sarratore, le père du fils de Lila et l'amour secret d'Elena, hante le récit du début jusqu'à la fin, une fin qui laisse toujours le lecteur en haleine. Vite la suite !!!

-> Celle qui fuit et celle qui reste, Elena Ferrante, traduit de l'italien par Elsa Damien, Gallimard, 23€.

-> Site de l'éditeur.

Je fus frappée par chaque phrase, chaque mot : quelle hardiesse, quelle liberté de pensée ! Je soulignai avec ardeur de nombreuses lignes, mis des points d'exclamation et des traits verticaux. Cracher sur Hegel. Cracher sur la culture des hommes, cracher sur Marx, Engels, Lénine. Et sur le matérialisme historique. Et sur Freud. Et sur la psychanalyse et l'envie du pénis. Et sur le mariage, la famille. Et sur le nazisme, le stalinisme, le terrorisme. Et sur la guerre. Et sur la lutte des classes. Et sur la dictature du prolétariat. Et sur le socialisme. Et sur le communisme. Et sur le piège de l'égalité. Et sur tous les produits de la culture patriarcale. Et sur toutes les formes d'organisation. S'opposer à la dispersion des intelligences féminines. Se "déculturer". Se "désaculturer", et cela en partant de la maternité, pour ne pas donner d'enfants à qui que ce soit. Se débarrasser de la dialectique patron-serviteur. Arracher de son cerveau toute idée d'infériorité. Nous rendre à nous-mêmes. Ne pas avoir d'antithèses. Nous mouvoir sur un autre plan au nom de notre différence.
L'université ne libère pas les femmes, mais ne fait que perfectionner leur répression. Contre la sagesse. Alors que les hommes se lancent dans des aventures spatiales, pour les femmes, la vie sur cette planète doit encore commencer. La femme est l'autre face de la terre. La femme est le Sujet imprévu. Se libérer de la soumission, ici, maintenant, dans notre présent. L'auteure de ces pages s'appelait Carla Lonzi. Comment est-ce possible, me demandai-je, qu'une femme soit capable de penser comme ça ? J'ai passé un temps fou à peiner sur les livres, mais je les ai subis, je ne les ai jamais vraiment utilisés, je ne les ai jamais confrontés à eux-mêmes. Voilà comment on fait, pour penser ! Voilà comment on pense contre. Moi, malgré tous mes efforts, je ne sais pas penser. (...) En revanche, Lila, elle, elle sait. C'est dans sa nature. Si elle avait étudié, elle aurait su penser de cette manière.

Extrait pages 319-320.

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