Derrière les panneaux, il y a des hommes, Joseph Incardona, Finitude

Publié le par Miss Charity

Derrière les panneaux, il y a des hommes, Joseph Incardona, Finitude

"La tragédie est plus fréquente que le bonheur."

Sur une aire d'autoroute, un homme cherche le meurtrier de sa fille.

Depuis ce drame, Pierre est une loque, il a abandonné son métier de médecin légiste, sa femme vit recluse dans leur appartement. Il n'a qu'une obsession : retrouver celui qui a enlevé et tué son enfant. Persuadé que l'assassin recommencera, il hante les aires d'autoroute, car c'est dans l'une d'elles que  sa fille a été enlevée. Effectivement, un nouvel enlèvement a lieu, une autre fillette disparaît et la traque commence.

On suit différents protagonistes : Pierre, la gendarme Julie Martinez, le meurtrier et la "faune" qui peuple les aires d'autoroute, des individus tourmentés, paumés.

Les aires d'autoroute ont toujours été pour moi le lieu de la solitude suprême, la quintessence de l'absurdité de notre société. Malbouffe, béton et cie. Des gens qui se croisent et qui ne se mélangent pas. Pas étonnant que Josef Incardona ait choisi ce lieu pour situer son roman, qui plus est un quinze août, c'est le pompon. La moiteur, ça va bien avec le désespoir.

C'est du noir de chez noir, dépressifs s'abstenir ! Rien n'éclaire le récit, tout est désespérant. Mais que c'est bon ! C'est pour cela que j'aime le roman policier, un genre qui égratigne souvent les dysfonctionnements de la société, et avec Incardona, c'est du grand art. Il réussit à exprimer parfaitement la vacuité de l'existence humaine avec un style clinique et corrosif. À lire absolument !

-> Derrière les panneaux, il y a des hommes, Joseph Incardona, éditions Finitude, 22€. Grand prix de littérature policière en 2015.

-> Site de l'éditeur.

À neuf heures du matin, Julie Martinez émet le souhait : Vingt-quatre heures chez elle, aller-retour éclair. Arroser les plantes rachitiques, évacuer les restes de fromages racornis dans le frigo, les oeufs périmés, les tranches de jambon devenues aussi noires qu'un cancer, finir les deux Carlsberg de 50cl, passer l'aspirateur dans les 48m² de pure désolation qu'est devenu son T2. Récurer les sols de la salle de bain et de la cuisine. Le tout entrecoupé d'appels téléphoniques avec la hiérarchie, Gaspard et sa mère qui attend des nouvelles.
Ainsi, elle pourrait : se laver correctement, laisser couler librement le sang entre ses jambes, sous la douche. Sentir les grosses lèvres de son vagin, son clitoris en les savonnant, palper ses seins. Sans jubilation, sans l'éventualité du plaisir, le corps d'une mécanique, bécane qu'elle entretient dès qu'elle peut. Au club de gym : course sur le tapis roulant, étirements, musculation. Le visage rougi par l'effort, la nausée d'avoir trop poussé la machine, au bord de l'asphyxie. Puis, sauna, douche froide puis brûlante. Retour au T2 sac en bandoulière, acheter une pizza surgelée, des bières. C'est une (grande) partie de sa vie. Pour beaucoup de gens, elle peut paraître déprimante, mais pas pour elle. Elle aime ça. Elle apprécie la précarité, voit dans son quotidien une forme de perte et de gâchis. Elle aime penser que les choses pourraient être différentes, qu'elle rate le coche à cause d'un idéal (idéal ?), d'une sorte d'ornière qu'elle a creusée elle-même et dont elle ne peut plus s'extraire, le destin, le tragique du destin qui, parfois, est l'apitoiement des faibles ou l'extrême lucidité des forts, peu importe. Dans les ornières, elle imagine ce qui pourrait être autrement. Le fantasme peut être aussi intense que la réalisation du désir. En tout cas, elle y trouve cette jouissance masochiste du sale boulot que peu de personnes sont prêtes à affronter. Il y a une dignité à se confronter au mal, à le regarder en face. Une manière de prendre le malheur à bras-le-corps, de lui livrer bataille. Il y a une sincérité aussi. Qui marche main dans la main avec la dignité. Il y a, enfin, la contemplation du gâchis social, de l'insondable gâchis humain au regard duquel son gâchis personnel est une simple conséquence, "macro" enveloppant le "micro".
Julie Martinez a émis le souhait.
Un souhait tout petit, humble, retrouver une parcelle de vie autonome et triste et merdique que, pour l'instant en tout cas, elle ne serait pas prête à échanger contre la promesse d'une existence faite d'un mari, d'enfants, d'épanouissement personnel et moral, d'une maison, bref, de ce qu'on nomme "la qualité de vie".
Je lui pisse à la raie à "la qualité de vie".
Non.
La frustration est un moteur, un ressort. La frustration vous donne des ulcères, vous fait chier du sang. La frustration est ce goût âcre sur la langue, goût d'une cigarette fumée à jeun, vous retourne l'estomac, chamboule les certitudes, creuse les traits, gonfle les poches sous les yeux. Elle tend les nerfs, noue le corps, favorise un tas de possibilité cancérigènes.
Et pourtant.
Julie se sent vivante. Au contact d'une forme possible de vérité. Sous sa chemise bleue, elle dégage une odeur acide qui se mélange au déodorant vanillé.
Un pied dans le désastre pour se sentir vivante.
On n'y échappe pas."

Extrait pages 141 -143

Publié dans Noir c'est noir