Butcher's Crossing, John Williams, Éditions Piranha

Publié le par Miss Charity

Butcher's Crossing, John Williams, Éditions Piranha

Will Andrews, étudiant à Harvard, décide de tout plaquer pour découvrir le grand Ouest, et trouver ainsi un sens à sa vie. Il se retrouve à Butcher's Crossing, un bled du Kansas qui s'est développé grâce à la chasse aux bisons. Nous sommes dans les années 1870, et les troupeaux commencent à se raréfier, conséquence d'une chasse à outrance. Mais Will rencontre Miller, un chasseur qui lui soutient qu'il connaît un endroit où se trouvent des troupeaux immenses.

Le jeune homme accepte de participer à cette aventure mais le chemin sera semé d'embûches jusqu'à cette vallée encaissée où l'emmène Miller. Will va découvrir la dure vie de chasseur. Effectivement, les troupeaux promis par Miller sont là mais cette chasse réservera bien des surprises et se terminera... en eau de boudin !

J'avais adoré Stoner, un autre livre écrit par John Williams, redécouvert lors de sa publication au Dilettante avec une traduction d'Anna Gavalda. Stoner est l'histoire d'un homme, professeur d'université, qui va vouer sa vie aux livres. Je vous conseille vivement ce roman magnifique. Tout comme Stoner, Butcher's Crossing, écrit également dans les années soixante, n'avait jamais été traduit en France.

J'ai d'abord été surprise car ce livre est complètement différent de Stoner. Il s'agit d'un western, dans la plus pure tradition. Mais ce n'est ni le grand Ouest, ni les grands espaces ou la communion avec la nature qui sont mis en valeur ici. Je ne sais pas si John Williams avait une vision "écologique" et s'il a écrit ce livre en voulant dénoncer ce qu'a été la chasse au bison. Il utilise souvent les mots "massacre" et "carnage". Les bêtes sont tuées par centaines, uniquement pour être écorchées car seule la fourrure est utilisée et c'est un sentiment de dégoût et de gâchis qui se dégage du livre, tout comme Will le décrit ici : 

"Il comprit qu'il n'avait pas fuit parce qu'il était écoeuré par le sang, la puanteur et les entrailles visqueuses. Il comprit que ce qui l'avait rendu malade, c'était le choc de voir le bison, si fier et noble quelques moments auparavant, désormais nu et impuissant, morceau de viande inerte qui se balançait, grotesque et moqueur, devant ses yeux, dépouillé de son identité, ou plutôt l'identité qu'Andrews lui avait prêtée. Cette identité avait été tuée ; et Andrews avait senti dans ce meurtre la destruction de quelque chose en lui, auquel il ne parvenait pas à faire face."

Les descriptions de Williams sont très réalistes, que ce soit dans la manière de raconter le voyage jusqu'aux bisons, les relations entre les hommes qui composent l'équipe de Miller ou le déroulé de la chasse et de l'écorchement des bisons. Williams a aussi su décrire l'âme humaine dans toute son ambiguïté et dans toutes ses facettes. Will est un jeune homme en quête de sens,  un esprit "vierge" ; Miller est un homme qui tue, mais qui sait aussi vivre et s'adapter à son environnement. Et tout cela dans le style de Williams, peu avare dans les détails mais qui mène à l'essentiel. Williams démystifie et montre une facette sombre de l'ouest américain, et c'est ce qui rend cet écrivain d'autant plus remarquable.

-> Butcher's Crossing, John Williams, traduit de l'anglais par Jessica Shapiro, Piranha, 19€.

-> Site de l'éditeur.

La réalité du voyage résidait dans les détails de routine : les nuits passées dehors, le réveil au petit matin, le café noir bu dans des tasses brûlantes en fer-blanc, les couchages chargés sur des chevaux de plus en plus fatigués, le mouvement monotone et abrutissant au cœur de la prairie immuable, l'eau donnée aux chevaux et aux bœufs à midi, les biscuits durs et les fruits secs, la reprise du voyage, l'installation à tâtons du campement dans le noir, les quantités de haricots fades et de lard englouties voracement devant le feu vacillant, le café une fois de plus, et la nuit. Ceci devint un rituel, chaque fois un peu plus dénué de sens, mais un rituel qui donnait néanmoins à sa vie sa seule structure.Il avait l'impression d'avancer laborieusement, centimètre par centimètre, au cœur de l'immensité de la prairie, sans avancer dans le temps. Le temps semblait se mouvoir avec lui, nuage invisible cramponné à chacun de ses pas."

Extrait pages 99-100