Soyez imprudents les enfants, Véronique Ovaldé, Flammarion

Publié le par Miss Charity

Soyez imprudents les enfants, Véronique Ovaldé, Flammarion

A la suite d'une visite dans un musée, en 1983, la jeune Atanasia Bartolome tombe littéralement en amour avec l'oeuvre du peintre Diaz Uribe et elle n'aura de cesse de collecter des informations sur lui. Le personnage est assez mystérieux, il aurait disparu depuis plusieurs années et il aurait crée une communauté sur une île perdue...

"Le tableau de Diaz Uribe ouvrait l'exposition. Il vous sautait quasiment au visage. Il était comme une revendication. La toile, aux dimensions spectaculaires, représentait le corps d'une femme à qui Diaz Uribe avait donné certaines caractéristiques animales - ou qui me parurent comme telles. Le trouble de cette langueur lasse si féminine alliée à ces mains trop griffues ou à cette pilosité trop visible m'a bouleversée. (...) Je me suis figée en plein élan, saisie. C'était donc cela que j'attendais depuis si longtemps."

Atanasia Bartolome est une jeune fille fantasque. Toute gamine, elle imagine qu'un preneur de son et un cameraman filment différents instants de sa vie. Elle se fait des films, donc. Plutôt banal pour une adolescente me direz vous. Pourtant Atanasia est la digne héritière d'une lignée composée de membres qui ont eu une vie romanesque : Feliziano Bartolome, né en 1630, qui tombe amoureux de la très belle Maria Caterina Izagirre, retenue prisonnière par une évêque libidineux ; Gabriel qui part explorer le Congo avec Pierre Sarvognan de Brazza.

Elle n'a qu'une envie : partir de chez ses parents, à la vie plutôt plan-plan. Et c'est ce qu'elle fera à sa majorité : elle part à Paris pour essayer de percer le mystère Diaz Uribe auprès d'une des seules personnes qui l'a approché, un historien de l'art prénommé Vladimir Velevine.

Le roman de Véronique Ovaldé a déjà le mérite d'avoir un des plus beaux titres de cette rentrée littéraire.  Le style est intéressant, j'aime beaucoup les flashbacks que fait l'auteur sur l'histoire de la famille Bartolome, qui sont comme des contes -, et c'est une histoire de famille, et donc de secrets de famille, une marotte littéraire qui me comble de plaisir.

Véronique Ovaldé décrit aussi très bien les sentiments de l'adolescence. Atanasia déteste et refuse en bloc l'héritage familial, mais elle sera rattrapée par lui, inévitablement. Un chapitre s'intitule "Avant toute chose, déterminer ce qu'on ne veut pas être", qui est une liste de tout ce que ne veut pas être la jeune fille à l'avenir et dont la plupart des phrases commence par "Atanasia n'a jamais voulu être comme sa mère...". Un chapitre cruel et plein d'amour, le plusbeau du livre.

Si ce roman était une robe, façon portrait chinois, ce serait une robe de Christian Lacroix, je ne vois pas de meilleure comparaison, ou alors un tableau de Frida Kahlo. Il pourrait presque être traduit de l'espagnol. Je trouve aussi qu'il a beaucoup de points communs avec un album jeunesse que Véronique Ovaldé a écrit, Paloma et le vaste monde, publié chez Actes Sud Junior (Pépite du meilleur album au salon de Montreuil en 2015). Paloma, qui rêve de partir, c'est aussi un peu Atanasia. Et les couleurs de l'album sont pour moi les mêmes que ce roman, si celui-ci était illustré.

Un livre plein de charme, original, et donc à découvrir.

-> Soyez imprudents les enfants, Véronique Ovaldé, Flammarion 20€.

Et chapeau bas aux éditions Flammarion pour le "packaging" des romans de cette rentrée. D'habitude, les libraires n'aiment pas trop les bandeaux, mais pour une fois, je les aime, ils sont beaux.

-> Site de l'éditeur.

Après la Grande Peste et le bref retour de son père, Feliziano II vécut avec ses trois tantes dans la maison qui avait abrité les derniers instants de sa mère. (...) Les trois femmes qui se ressemblaient diaboliquement portaient des robes noires toutes identiques et leur chevelure grise libre sur les épaules. Elles étaient toutes trois filles et vierges. Il était impossible de leur donner un âge, personne ne s'y serait aventuré et elles parlaient si peu qu'il était impensable qu'elles s'abandonnassent à la moindre confidence - donner une idée de leur âge en eût été une. Leurs visages étaient changeants, ils paraissaient parfois d'une beauté froissée, dévastée, et d'autres fois ils paraissaient avoir la fraîcheur de celui d'un enfant. Elle se déplaçaient peu souvent en grappe, parce qu'elles n'ignoraient pas le malaise que leur triple étrangeté pouvait mettre au cœur des bonnes gens d'Uburuk. L'une cultivait des légumes qu'elle vendait au marché, la deuxième était sage-femme et la troisième cousait pour la communauté des robes de baptême et de mariage, et aussi des linceuls.
On racontait beaucoup de choses sur leur compte. (...)
Trois créatures aussi exceptionnelles et secrètes, c'était une aubaine pour un village. On disait qu'elles n'étaient qu'une. Que deux d'entre les sœurs étaient mortes, que la survivante les avaient enterrées sous le grand chêne blond et s'était approprié leur savoir-faire - dans quel but, la chose restait mystérieuse. On disait qu'elle se transformaient en chat ou en loup ou en corneille selon les phases de la lune."

Extrait pages 159-160

Soyez imprudents les enfants, Véronique Ovaldé, Flammarion