14 juillet, Éric Vuillard, Actes Sud

Publié le par Miss Charity

Divin XVIIIème...

Divin XVIIIème...

"C'est la revanche de la sueur sur la treille, la revanche du tringlot sur les anges joufflus."

Nous sommes en 1789. Le peuple a faim, la France est criblée de dettes. Dans ce récit, Éric Vuillard nous raconte la journée du 14 juillet. D'ébord, les prémisses. Tout commence par la destruction le 27 avril de la folie Titon, une maison de plaisance où est installée la manufacture de papiers peints de Réveillon. Ce même Réveillon qui se plaint de la hausse de la main d'oeuvre et qui réclame une baisse des salaires, alors que les gens crèvent de faim... Entre le 27 et 28 avril, la foule pénètre dans le palais et tout est pillé, détruit. Les gendarmes tueront de nombreux pillards.

Les États Géneraux ouvrent le 4 mai, le 20 juin est proclamé le fameux Serment du Jeu de paume. Le 11 juillet, Necker est à nouveau remercié. L'ambiance est électrique dans la capitale. C'est un été particulièrement chaud. Aux Tuileries des manifestants sont rudoyés  par des soldats. Les parisiens commencent à s'armer, par peur de l'armée du roi. On dévalise les Invalides où se trouvent des fusils. La chaleur est écrasante, les gens traînent dehors, la nuit... Des groupes entourent la Bastille, où a été rapatriée la poudre entreposée à l'Arsenal. 

"Il faut écrire ce qu'on ignore. Au fond, le 14 Juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés ou lacunaires. C'est depuis la foule qu'il faut envisager les choses."

Vuillard va donc s'attacher à incarner ceux et celles qui constituent cette foule, avec l'emploi fréquent d'accumulations de noms, d'adjectifs, de détails.

"Paris, c'est une masse de bras et de jambes, un corps plein d'yeux, de bouches, un vacarme donc, soliloque infini, dialogue éternel, avec des hasards innombrables, de la contingence en pagaille, des ventres qui bouffent, des passants qui chient et lâchent leurs eaux, des enfants qui courent, des vendeuses de fleurs, des commerçants qui jacassent, des artisans qui triment et des chômeurs qui chôment."

"Ce jour-là, à la Bastille, il y a Adam, né en Côte-d'Or, il y a Aumassip, marchand de bestiaux, né à Saint-Front-de-Périgueux, il y a Béchamp, cordonnier, Bersin, ouvrier du tabac, Bertheliez, journalier, venu du Jura, Bezou, dont on ne sait rien..."

Etc, etc. Ainsi prend vie cette foule qui attaquera la Bastille, sans lourdeur dans le style, bien au contraire. Ce récit très court se termine en apothéose, les gens sont heureux, et l'auteur en appelle à d'autres révoltes... Peu de grands noms célèbres dans ce livre, on est plus proche d'Arlette Farge que de Stéphane Bern. Car, finalement, ce sont souvent les anonymes qui changent le cours de l'Histoire.

-> 14 Juillet, Éric Vuillard, Actes Sud, 19€.

-> Site de l'éditeur.

On raconte que le 14 juillet, en toute fin de journée, il plut. Je n'en suis pas très sûr. Les avis divergent. Ce qui est certain, c'est qu'il y eut une pluie de papier. On balança en l'air les archives de l'ordre, registres d'écrou, requêtes demeurées sans réponse, livres de compte, que l'on vit planer, voleter, se poser sur les toits, dans la boue, sur les arbres, dans les fossés crasseux de la forteresse. Les badauds regardaient ces brassées de feuilles, de pages, de cahiers, jetées par les fenêtres. On aurait dit une manière d'aumône de don à tout et à rien. Les livres tombaient, les feuilles neigeaient.
On devrait plus souvent ouvrir nos fenêtres. Il faudrait de temps à autre, comme ça, sans le prévoir, tout foutre par-dessus bord. On devrait, lorsque le cœur nous soulève, lorsque l'ordre nous envenime, que le désarroi nous suffoque, forcer les portes de nos Élysées dérisoires, là où les derniers liens achèvent de pourrir, et chouraver les maroquins, chatouiller les huissiers, mordre les pieds de chaise, et chercher, la nuit, sous les cuirasses, la lumière comme un souvenir."