Station Eleven, Emily St John Mandel, Rivages

Publié le par Miss Charity

Station Eleven, Emily St John Mandel, Rivages

"Parce que survivre ne suffit pas."

Emily St John Mandel aime le mélange des genres. Elle l'a déjà montré dans son roman On ne joue pas avec la mort, qui était un roman policier sans en être un. Avec Station Eleven, son dernier livre, elle mélange polar, roman noir, roman d'anticipation et bien d'autres choses. 

Décidément, la fin du monde est à la mode. J'ai lu cet été La Constellation du Chien, qui parlait de la disparition de la population mondiale après une épidémie de grippe. Rebelote avec ce roman mais qui débute par la mort d'un homme, pas de grippe, mais d'une crise cardiaque. Celle d'un acteur très connu, Arthur Leander, terrassé sur la scène du theâtre de Toronto, tel Dalida. Après sa mort, c'est le Cataclysme. Une grippe venant de Russie, envahit peu à peu la planète et fait disparaître une bonne partie des humains sur Terre. Merci la mondialisation.

Le roman se concentre ensuite sur la Symphonie Itinérante, une troupe d'acteurs et de musiciens. Parmi ses membres, il y a Kirsten, une jeune femme, qui petite fille, a connu Arthur Leander. Elle jouait une des filles du Roi Lear, la pièce pendant laquelle Arthur est mort. Elle a survécu à la grippe, et depuis ses quinze ans, elle a rejoint la Symphonie. La troupe parcourt la région du lac de Michigan, à pied et à cheval (il n'y a plus ni essence, ni électricité), jouant des pièces de Shakespeare ou de la musique de Beethoven, dans les communautés de survivants qui se sont créées au fil des années. Les artistes sont armés car parfois, ils ne sont pas les bienvenus, les gens ont peur, ou alors ils peuvent tomber sur des individus pas vraiment parés de bonnes intentions...

"La civilisation, en l'An Vingt, était un archipel de petites localités. Ces colonies avaient combattu les bêtes sauvages, enterré leurs voisins, vécu, péri et souffert ensemble pendant les années sanglantes qui avaient suvi le cataclysme, avaient survécu dans des conditions épouvantables, et ce seulement en se serrant les coudes dans les périodes d'accalmie : autant dire qu'elles ne se mettaient pas en quatre pour accueillir les étrangers."

Quand ils arrivent dans la petite ville de St. Deborah by the Water, ils sentent que quelque chose cloche. Un homme se faisant appeler Le Prophète règne dans cette communauté et la Symphonie décide de vite quitter les lieux après avoir joué Le songe d'une nuit d'été. Ils veulent rejoindre Severn City où seraient allés deux de leurs membres, qu'ils avait quittés à St Déborah. Il y a là bas un ancien aéroport où vivrait une assez grosse communauté, qui y aurait érigé un Musée de la Civilisation, où sont entreposés des objets de la vie d'avant le Cataclysme. Mais sur la route, des membres de la Symphonie disparaissent les uns après les autres...

Le périple de la Symphonie est entrecoupés de flashbacks qui se passent  soit avant le Cataclysme et mettant en scène Arthur Leander avec certains de ses proches, et aussi des souvenirs de Kirsten. Toute l'histoire tourne autour de l'acteur, et petit à petit on comprend ce qui relie entre eux les différents protagonistes du roman.

Gros gros coup de coeur pour ce livre, tout d'abord à cause de sa construction irréprochable, très bien menée du début jusqu'à la fin, et de l'originalité avec laquelle l'auteur parle de la fin du monde ou plutôt d'un monde. Tout comme Shakespeare avait échappé à la peste, j'aime l'idée de cette troupe qui marche et qui essaie de faire vivre le peu de beauté qu'il reste, à travers le théâtre et la musique, au milieu de la jungle qu'est devenue la civilisation.

Une certaine peur, de l'angoisse un peu mais aussi de la mélancolie, voilà les différents sentiments par lesquels cette lecture m'a fait passer. Emily St John Mandel décrit la fin d'un monde, mais ce livre est pourtant plein d'espoir, avec une étincelle à la fin de l'histoire (au sens propre comme au sens figuré, mais motus), et surtout avec cette Symphonie qui symbolise la persistance de la beauté quoiqu'il arrive. Finaliste au dernier National Book Award, un prestigieux prix américain, le livre a connu un énorme succès outre atlantique et c'est mérité. Espérons qu'il en sera de même durant cette rentrée.

-> Station Eleven, Emily St John Mandel, Rivages, traduit de l'anglais (Canada) de Gérard de Chergé, 22€.

-> Site de l'éditeur.

-> Un entretien avec l'auteur dans Télérama.

Au début, les voyageurs qui étaient bloqués dans l'aéroport de Severn City comptèrent les jours comme si leur situation n'était que temporaire. Ce fut difficile à expliquer aux plus jeunes, les décennies suivantes, mais on devait bien reconnaître en toute justice que, jusqu'à présent, quand on se trouvait en rade dans un aéroport, il allait de soi qu'on pouvait tôt ou tard en repartir, embarquer à bord d'un avion et s'envoler. Au début, donc, tout le monde était convaincu que la garde nationale allait arriver d'un instant à l'autre avec des couvertures et des caisses de nourriture, que le personnel au sol reviendrait peu après et que les avions recommenceraient à atterrir et à décoller. Premier Jour, Deuxième Jour, Quarante-Huitième Jour, Quatre-vingt-dixième Jour - tout espoir de retour à la normale s'étant évanoui depuis longtemps - , puis l'An Un, l'An Deux, l'An Trois. Le compteur du temps avait été remis à zéro par la catastrophe. (...) Ce fut en l'An Quatre que Clark se rendit à l'évidence : désormais, les années continueraient à être désignées de cette façon, dénombrées une par une à partir du cataclysme.
Il savait, depuis longtemps déjà, que les changements intervenus dans le monde étaient irréversibles, mais cette prise de conscience n'en jetait pas moins une lumière plus crue sur ses souvenirs. La dernière fois que j'ai mangé un cornet de glace dans un parc ensoleillé. La dernière fois que j'ai dansé dans une boîte de nuit. La dernière fois que j'ai vu circuler un bus. (...) La dernière fois que j'ai mangé une orange.

Extrait pages 327-328

Publié dans Noir c'est noir