Les émeutiers, Philippe Huet, Rivages Noir

Publié le par Miss Charity

Tu sais pourquoi j'aime Le Havre, Victor ? Parce que c'est une ville qui sent l'usine, et qui sent la mer."

Les émeutiers, Philippe Huet, Rivages Noir

Je continue ma propagande prolétarienne et révolutionnaire avec le roman de Philippe Huet, Les émeutiers, qui vient de sortir en poche.

Il s'agit d'un roman noir qui revient sur un épisode historique que je ne connaissais pas, la grande grève de la métallurgie qui se passa au Havre en 1922. Ce mouvement fait suite à une décision des patrons de baisser de 10% les salaires des ouvriers, de quoi faire frémir de bonheur plus d'un Pierre Gattaz. Cette grève durera plus de trois mois, et elle prendra fin sans que les grévistes obtiennent gain de cause. C'est un roman qui plonge ses racines dans l'Histoire mais qui possède une résonnance particulière avec l'actualité... Comme si tout ne faisait que se répéter.

"Depuis 1919, ça n'arrête pas. Sur le port, dans les chemins de fer, les tramways, le bâtiment, partout... Déceptions, désillusions... Tout le monde espérait une nouvelle ère de prospérité après la guerre, eh bien non ! Il paraît que la paix, c'est la crise. l'économie du pays se remet mal d'un retour à la normale. Récession, chômage, inflation. Les économistes expliquent ça très bien, d'ailleurs ils expliquent toujours tout, mais ça ne console personne. Le patronat pleure sur la loi des huit heures de travail - votée en avril 1919 - qui le crucifie, gémit sur les bénéfices perdus et les dividendes écornés, ne pense qu'à rogner sur les salaires pour s'en sortir. De l'autre côté de la barrière, l'ouvier claque du bec, vit la peur au ventre d'être licencié, envoie ses gosses ramasser des miettes de charbon sur les quais pour l'hiver. Louis-Albert n'a jamais eu l'âme révolutionnaire, mais il trouve qu'entre ceux qui s'accrochent à leur magot et ceux qui se font ronger jusqu'à l'os, il y a peut-être une légère différence..." (Extrait page 197).

Pour nous raconter cette histoire, Philippe Huet a imaginé deux personnages que l'on suit tout au long du livre :  un journaliste rescapé de la guerre, Louis-Albert Fournier, qui va devoir choisir son camp et Victor Bailleul, chaudronnier de son état. On croise aussi des personnages ayant réellement existé dont un certain docteur Louis-Ferdinand Destouches, déjà original, et il est aussi fait allusion à l'affaire Durand, sur laquelle l'auteur a écrit un autre roman, Les Quais de la colère.

"- Un fou, dit Louis-Ferdinand Destouches, ce n'est que les idées ordinaires d'un homme, mais bien enfermées dans une tête. Le monde n'y passe pas à travers sa tête et ça suffit ! Ça devient comme un lac sans rivière, une tête fermée, une infection.
Calé dans un coin du compartiment, Louis-Albert se contente d'approuver silencieusement. Qu'est-ce que vous voulez répondre à ça ? Ce type a le don de sortir des mots simples, les mots de tout le monde, il a l'air de mettre des points, des virgules, enfin n'importe quoi, et surtout n'importe où, comme s'il manquait de souffle... Et au bout, vous avez quelque chose d'unique, jamais entendu : "Le fou est un lac sans rivière..." (Extrait page 319).
 
C'est ce mélange entre fiction et réalité qui rend la lecture de ce roman très intéressante, en plus de découvrir un pan de notre histoire sociale.
Les émeutiers est un roman noir comme je les aime (avec une belle couverture empruntée à Tardi, of course), qui donne envie de revoir les films de Ken Loach. La suite vient de sortir, en grand format, Le feu aux poudres : même lieu, mêmes personnages, mais en 1936. Je vous en reparlerai un peu plus tard.

Et vie la sociale !

-> Les émeutiers, Philippe Huet, éditions Rivages Noir, 8.50€

-> Site de l'éditeur.

 

Publié dans Noir c'est noir

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