Le bal mécanique, Yannick Grannec, éditions Anne Carrière

Publié le par Miss Charity

Créer, aimer, je n'ai jamais su faire la différence. Prendre un bout de soi et l'étaler sur une toile. Se manger soi-même. Se donner à manger, totalement. Si cela ne me consumait pas, alors ça n'en valait pas la peine. Ma maladresse, mes obsessions, mes errances, mon intransigeance, tout ce que l'on me reprochait, c’était aussi et surtout moi. Personne n'avait à me dire comment voir le monde ni quel être ne pas aimer."

Flore sur le sable, Paul Klee

Flore sur le sable, Paul Klee

Ça y est, la rentrée littéraire a commencé à envahir les librairies. Il est temps de donner mes première impressions. Et je commence avec Le bal mécanique signé Yannick Grannec, qui va sortir cette semaine. Ce livre raconte l'histoire d'une famille, celle de Joshua, star d'une émission de télé-réalité, Oh my Josh ! , dans laquelle il débarque chez une famille, tel Valérie Damidot, pour refaire entièrement leur logement tout en imposant une thérapie pour régler leurs problèmes (l'horreur absolue). Et comme les cordonniers sont souvent les plus mal chaussés, Josh n'est pas en très bon terme avec son père, le peintre Carl Schors, qui vit en reclus à Saint-Paul-de-Vence.

Par hasard, en regardant un documentaire à la télé sur un certain Hildebrand Gurlitt, chez qui l'on a trouvé une importante collection de tableaux ayant appartenu à des familles juives spoliées durant la guerre, Carl découvre une oeuvre exécutée par Otto Dix et représentant son propre père, Theodor Grenzberg, collectionneur d'art et galériste d'origine juive. Carl s'appelait Karl Grenzberg avant d'arriver aux États-Unis, confié par ses parents à un couple d'amis afin de le protéger des horreurs de la guerre... Malheureusement, sa mère et son père disparaîtront et le petit Karl sera finalement adopté par ses sauveurs. En voulant récupérer ce tableau volé, le vieil homme va rouvrir les blessures du passé, qu'il avait cachées à son propre fils.

Après le succès de La déesse des petites victoires, son premier roman dans lequel elle parlait de la vie du mathématicien Kurt Gödel, Yannick Grannec affronte la difficile épreuve du deuxième roman en immergeant cette fois-ci ses lecteurs dans une ambiance artistique.

Le roman est construit en deux parties. La première raconte le présent et insiste beaucoup sur Josh, la télé-réalité et son travail de "psychologue". La deuxième partie nous plonge dans le Berlin des années trente en nous racontant comment Theodor Grenzberg est devenu un des collectionneurs les plus en vogue dans la capitale avant la montée du national-socialisme, son amitié avec Paul Klee, qui sera le parrain de son enfant, et aussi l'expérience du Bauhaus. Autant la première partie m'a parue un peu longuette, notamment les détails psychomachins sur les profils des candidats de l'émission Oh my Josh ! , et sur plein d'autres choses, autant j'ai trouvé la seconde partie passionnante. Allez savoir pourquoi, la télé-réalité m'émeut moins que la correspondance imaginée entre Klee et Grenzberg, par exemple... Et sa description de l'atelier de Paul Klee est fabuleuse et donne envie de revoir les oeuvres de l'artiste.

Yannick Grannec sait plonger son lecteur dans une époque, en mêlant éléments historiques et personnages fictifs ou réels. Elle fait d'ailleurs allusion à un roman que j'ai beaucoup aimé, La Garçonne de Victor Margueritte, succès scandaleux des années vingt qui fit perdre à son auteur sa légion d'honneur et que je vous invite à découvrir. C'est une belle et triste histoire de l'art que nous raconte l'auteur, ponctuée de différentes oeuvres dont les titres ouvrenchaque chapitre comme un résumé de ce qui va être écrit, et qui donne envie de les voir ou revoir (le must eût été de mettre les reproductions des oeuvres évoquées, mais bon, le livre n'aurait pas coûté le même prix...).

Épreuve du deuxième roman réussie ! 

-> Le bal mécanique, Yannick Grannec, éditions Anne Carrière, 22€.

-> Site de l'éditeur.

Klee était si exercé que ses mains, quand il dessinait, semblaient avoir une vie propre, lui laissant la liberté d'une conversation. Bien que gaucher, il utilisait aussi bien la droite dont il exploitait l'enfantine maladresse, cherchant l'expression plus que la netteté.
L'observer travailler avait quelque chose de très intime, comme regarder un ami écrire une lettre d'amour. (...)
L'atelier de mon parrain était une vaste pièce au rez-de-chaussée, inondée de lumière par un pan de fenêtres du sol au plafond. Un des murs, peint en noir mat, mettait en valeur ses œuvres favorite. Cette pièce me semblait moins fascinante que le capharnaüm de Weimar - concession, sans doute, à l'efficacité du nouveau Bauhaus -, mais j'y reniflais la même alchimie aromatique. Son aquarium de poissons exotiques n'avait pas survécu au déménagement et je fus déçue de ne pas retrouver ses collections de curiosités qui avaient enchanté mon enfance. j'avais cependant de quoi m'occuper les yeux : des œuvres encadrées, pendues à de multiples cimaises ; au sol, des toiles entassées à la verticale ; en hauteur, sur une profonde étagère courant le long des murs, des piles de cartons boursouflés. Il aimait vivre au milieu de ses productions, dans un joyeux chahut. L'atelier était un labyrinthe de chevalets : parrain travaillait toujours sur plusieurs œuvres à la fois, d'une toile à une aquarelle. Il pouvait les regarder des semaines sans les retoucher, jusqu'à ce que "les tableaux le regardent" à leur tour et lui chuchotent la solution.
Au centre, je vis les trois pièces majeures du moment dont une aquarelle éclatante prête à être encadrée : des pavés de couleurs juxtaposés, basés sur un module carré. Aux plus grands aplats, des rectangles de trois unités de longueur, il avait donné des tons rabattus : terre, sable et mousse délavés ; aux carrés, un pétillement printanier : pétale de rose ou de géranium, jaune solaire, vert de jeune pousse. En réponse, quelques unités d'un ciel beau à tendance orageuse remontaient en bulles fraîches vers le sommet. J'aimais la façon dont la trame n'était pas tirée au cordeau, dont les aplats assumaient leur imperfection. Je contemplai l’aquarelle en silence.

Extrait pages 368-369

Le bal mécanique, Yannick Grannec, éditions Anne Carrière
Le bal mécanique, Yannick Grannec, éditions Anne Carrière