Le Grand Marin, Catherine Poulain, L'Olivier

Publié le par Miss Charity

- J'suis pas une fille qui court après les hommes, c'est ça que je veux dire, les hommes je m'en fous, mais il faut me laisser libre autrement je m'en vais... De toute façon je m'en vais toujours. Je peux pas m'en empêcher. Ça me rend folle quand on m'oblige à rester, dans un lit, une maison, ça me rend mauvaise. Je suis pas vivable. Être une petite femelle c'est pas pour moi. Je veux qu'on me laisse courir."

Catherine Poulain et son oeuvreCatherine Poulain et son oeuvre

Catherine Poulain et son oeuvre

Prix Étonnants Voyageurs, Prix Nicolas Bouvier (entre autres !) : un carton pour ce premier roman, qui le mérite bien, dont l'histoire s'inspire de la propre expérience de l'auteur qui fut marin-pêcheuse en Alaska pendant quelques années, parmi ses multiples vies.

L'héroïne arrive de France en Alaska, elle veut travailler sur un bateau de pêche, il suffit de faire le tour du port et de demander qui est prêt à embaucher. On ne sait pas trop ce qui l'a fait partir de son pays, l'auteur ne la décrit pas, on ne connaît pas son âge, elle veut juste être libre.

Le métier est difficile, probablement un des plus durs au monde, et elle va en chier, il n'y a pas d'autres mots, entre la résistance physique et psychique qu'impose ce job, la dureté des hommes, ces hommes perdus sur cette terre sauvage et magnifique, qui bossent comme des fous, mais qui finalement la traitent comme n'importe quel mec. Et elle va réussir à tenir, à être comme eux.

"Tu dois bien le savoir, l'important c'est pas la grosseur des muscles. L'important c'est de tenir bon, regarder, observer, de se souvenir, d'avoir de la jugeote. Ne jamais lâcher. Jamais te laisser démonter par les coups de gueule des hommes. Tu peux tout faire. L'oublie pas. N'abandonne jamais."

Le grand marin, c'est un pêcheur qu'elle rencontre. Pour elle, il incarne LE pêcheur dans toute sa splendeur, elle le surnomme aussi l'homme-lion. Ce dieu, c'est juste un homme, un taiseux, avec pas mal de fêlures, comme beaucoup dans ce coin-là, qui erre, qui traîne dans les bars... 

"Il s'active sans un mot, le capuchon de son sweat rabattu, encolure qu'il a coupée au couteau. Je n'ose toujours pas lever les yeux vers lui quand nous sommes à bord. Car il est le pêcheur, pour moi il est le seul. Il sait tout, Jude. Sa puissance ne tient pas à la largeur de ses épaules ni à la taille de ses mains, elle est dans son cri, l'écho de sa voix lorsqu'elle se perd dans la vague et le vent, lui debout, narines dilatées, seul dans son tête-à-tête avec la mer, seul toujours dans sa manière de regarder le ciel, de sonder les flots comme s'il y lisait quelque chose - ou rien, peut-être n'y voit-il qu'un grand désert qui s'étend, sans fin, dans les cris hénnissants des goélands qui s'élèvent en rafales comme des chevaux de vent."

Mais ce roman n'est pas une histoire d'amour, le grand marin est presque un "détail", malgré le magnétisme qu'il exerce, le plus important, c'est elle et sa quête de liberté, une liberté que l'on retrouve dans l'écriture, assez simple mais pleine de fulgurances, de poésie parfois, notamment dans sa manière de décrire la mer et les pêcheurs. Je me suis "censurée" pour ne pas mettre trop d'extraits dans cet article, notamment une scène de pêche, qu'elle voit sur un dvd, qui pour moi est splendide (pages 27-29).

Livre d'aventures, de voyage, maritime ou féministe, on peut lire Le Grand Marin un peu comme le sent, c'est un roman à l'image de son auteur, décalée, brute de décoffrage. J'ai admiré ce personnage sans concessions, qui veut vivre comme elle l'entend, un personnage qui n'aurait pas déplu à Jacques Brel, même si c'est une femme.

-> Le Grand Marin, Catherine Poulain, L'Olivier, 19€.

-> Site de l'éditeur.

-> Catherine Poulain parle dans L'Humeur Vagabonde sur France Inter.

-> Bande-son du livre : Léo Ferré qui chante La mémoire et la mer

Les contours fixes de ce monde nous les avons laissés à terre. Et on va la regagner enfin, la splendeur brûlante de nos vies. Nous sommes dans le souffle, qui jamais ne s'arrête. La bouche du monde s'est refermée sur nous. Et l'on va donner nos forces jusqu'à en tomber morts peut-être. Pour nous la volupté de l'exténuement.