Condor, Caryl Férey, Gallimard

Publié le par Miss Charity

Rien de tel qu'un bon café gourmand pour déguster un Condor...

Rien de tel qu'un bon café gourmand pour déguster un Condor...

Quand je commence à lire un roman de Caryl Férey, je sais que l'histoire va être horrible et terrifiante mais que je ne vais pas pouvoir la lâcher. Et ça n'a pas raté avec ce Condor.

Après Mapuche qui se passait en Argentine, l'auteur nous embarque au Chili, autre grande démocratie historique de l'Amérique latine. C'est encore un duo qui mène la danse : Gabriela, mapuche comme Jana, l'héroïne du roman éponyme (elles sont soeurs), étudiante cinéaste, rebelle et accroc à sa Gopro et Esteban, un peu tout le contraire de Gabriela puisqu'issu de la riche bourgeoisie chilienne. Et bien sûr, ça va être la passion entre ces deux-là. 

Au départ, un triste fait divers : on retrouve un adolescent mort d'overdose dans les quartiers pauvres de Santiago. Un de plus, un de moins, cela ne change pas grand chose pour la police locale mais Gabriela et Esteban vont faire des remous autour de cette histoire, qui va les entraîner dans le sombre passé du Chili, au moment du coup d'état de Pinochet. Condor fair référence au nom de l'opération menée par ce-dernier et ses généraux pour traquer les opposants à la dictature, avec l'aide de la CIA. Et comme on dit : salaud un jour, salaud toujours. Les pourritures actuelles au commande de ce trafic de drogue ont aussi fait des saloperies sous Pinochet.

Comme d'habitude Caryl Férey est très efficace, et pour l'instant il ne m'a jamais, jamais déçue. Il fait partie de ces auteurs qu'on aime retrouver, un peu comme un bon modèle de jean (pas un slim) qui nous va comme un gant et qu'on achète en plusieurs exemplaires. Je suis sûre qu'il adorerait être comparé à un jean... Condor est une histoire tragique et désespérante à souhait, avec toujours une critique sociale en toile de fond, élément caractéristique des romans de Férey. Il nous dépeint un Chili actuel, qui après les horreurs du coup d'État puis la dictature de Pinochet, s'est vendu au libéralisme à outrance, où tout se monnaie, que ce soit l'éducation, la santé, la protection de l'environnement... Un Chili qui paie chèrement sa volonté d'oublier le passé. Condor est un polar bien noir comme je les aime, à déguster bien serré (outre les comparaisons vestimentaires, j'adore les comparaisons culinaires). Mais où diable va-t-il nous emmener la prochaine fois ?

-> Condor, Caryl Férey, éditions Gallimard Série Noire, 19.50€.

-> Site de l'éditeur.

Esteban pensait à son enfance, à sa famille, à son père et son grand-père, son arrière-grand-père et ceux qui avaient précédé dans la céleste lignée, ces gens cultivés et respectables qui lui avaient menti toute sa vie, jusque dans la généalogie intime, sa famille, ses amis, ses professeurs - mensonges ! mensonges ! Il repensait à son enfance à Las Condes. La Reina, avec ses espaces verts, ses universités high-tech et ses clubs de sport, une vie parallèle où les gens comme lui bénéficiaient du tout-à-l'égout quand, les eaux torrentielles de l'hiver dévalant des Andes en charriant tout sur leur passage, les canalisations des plus déshérités débordaient de merde faute de raccordement dignes de ce nom - la cuvette de Santiago, la bien nommée., où fermentait le peuple, la populace qui n'aurait jamais aucune part du gâteau.
L'esthète avait brillé à l'université sans se soucier de qui pouvait y accéder, on avait tracé son chemin sans dire qu'on avait effacé celui des autres, et lui avait tout gobé. La menace communiste ? L'URSS et les pays de l'Est avaient fermé leurs ambassades pendant que les "camarades" se faisaient massacrer par la clique de Pinochet. La probité du vieux Général ? Possédant une simple voiture le jour du coup d'État, il avait vécu dans un bunker doré, détournant des millions de dollars sans jamais répondre d'aucun de ses crimes, du sang jusque sur les dents.
Esteban en vomissait des vipères.

Extrait page 381

"Une" de Charlie Hebdo au moment de la mort de Pinochet (décembre 2006)

"Une" de Charlie Hebdo au moment de la mort de Pinochet (décembre 2006)

Publié dans Noir c'est noir