Les délices de Tokyo, Durian Sukegawa, Albin Michel

Publié le par Miss Charity

Les délices de Tokyo, Durian Sukegawa, Albin Michel

Pour moi, cette semaine se passe sous la bannière du Japon. Je viens tout juste de finir Les rêveries d'un gourmet solitaire, la suite du Gourmet solitaire, une bande dessinée de Tanigushi. Si vous ne connaissez pas ce chef d'oeuvre, alors vite précipitez-vous. J'ai lu et relu Le gourmet et je ne m'en lasse jamais. Dans ce second volume, c'est toujours un régal de suivre les découvertes culinaires de ce héros représentant de commerce, avec en prime une dégustation de couscous à Paname. Mais je voulais surtout vous parler du roman Les délices de Tokyo

"Nous sommes nés pour regarder ce monde, pour l'écouter. C'est tout ce qu'il demande."

Sentarô travaille dans une petite boutique qui fabrique des dorayakis, une patisserie japonaise à base de pâte de haricots rouges. Sentarô est un homme malheureux qui n'aime pas son travail, fait uniquement pour rembourser une vieille dette. Il a aussi tendance à lever le coude assez facilement. Mais lorsqu'il embauche Tokue pour l'aider dans sa boutique, il ne sait pas à quel point sa vie va être bouleversée.

Alors que Sentorô a pris l'habitude d'utiliser de la pâte de haricots industrielle, Tokue va lui apprendre à fabriquer cette pâte de manière artisanale, en écoutant les haricots mijoter, frémir, voire même parler... Mais Tokue possède aussi un lourd secret, un secret en partie visible dans ses mains étrangement tordues. Car la vieille femme a attrapé la lèpre en étant très jeune, et même si elle en a guéri, les préjugés sont loin d'avoir disparu.

Ce ne sont pas les qualités littéraires du livre qui m'ont fait craquer, d'ailleurs le roman se lit assez rapidement car il y a beaucoup de dialogues et assez peu de descriptions. Mais l'histoire est très émouvante et sonne juste. On apprend un peu l'histoire de la lèpre au Japon mais surtout on se laisse embarquer par le personnage de Tokue, une vieille petite bonne femme qui apporte une saveur poétique au récit à travers sa tragique histoire et sa philosophie de vie.

Alors, laissez-vous tenter par cette petite douceur idéale pour élever son âme, qui vous fera probablement verser une petite larme. Mais ça fait du bien de temps en temps. 

Et pour ceux qui voudrait prolonger cette lecture en images, je vous conseille vivement d'aller voir le film inspiré de ce roman, réalisé par Naomi Kawase. L'actrice jouant le personnage de Tokue est formidable et la réalisatrice a très bien rendu l'atmosphère poétique et "zen" du livre.

-> Les délices de Tokyo, Durian Sukegawa, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, éditions Albin Michel, 17.50€.

-> Site de l'éditeur.

L'attitude adoptée par Tokue envers les haricots était étrange. Elle approchait son visage des azuki. Tout près. Exactement comme si elle envoyait des ondes à chaque grain.
Tokue continua à se comporter de la même manière après les avoir mis à cuire.
Dans les pâtisseries japonaises, la bassine en cuivre réservée à la cuisson de la pâte de haricots confits porte un nom spécial : sawari. Sentarô avait tenté d'en confectionner à plusieurs reprises ; il avait toujours laissé le sawari sur le feu jusqu'à ce que les haricots deviennent tendres.
Mais pas Tokue. Sa méthode était tout à fait différente.
D'abord, quand l'eau frémissait, elle y ajoutait immédiatement l'eau froide. Après avoir répété cette manœuvre plusieurs fois, elle égoutta les haricots et jeta l'eau de cuisson. Puis elle les remit dans le sawari, qu'elle remplit cette fois d'eau tiède. Tokue expliqua que ce procédé permettait de rendre les haricots plus digestes. Leur amertume et leur âpreté étaient ainsi éliminées avec l'eau. Ensuite, en les remuant délicatement avec une cuillère en bois, elle les fit lentement mijoter à feu doux. A chacune de ces étapes, Tokue approchait son visage si près des haricots qu'il baignait dans la vapeur d'eau.
(...) Il restait encore un peu de liquide lorsque Tokue éteignit le gaz et posa une planche à découper sur le sawari. D'après elle, c'était ainsi qu'on laissait reposer les haricots. Toutes ces techniques étaient inconnues de Sentarô. "C'est compliqué, tout ça", laissa-t-il échapper ; ce à quoi Tokue répondit : "C'est une question de courtoisie.
- Pour la clientèle ?
- Non. Pour les haricots.
- Les haricots ?
- Oui, puisqu'ils ont fait l'effort de venir du Canada.

Extrait pages 34-36.