Aurélien, Louis Aragon

Publié le par Miss Charity

Aurélien, Louis Aragon

"La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide."

C'est ainsi que commence l'une des plus belles histoires d'amour écrite au XXème siècle. Quatrième volume d'un cycle intitulé Le monde réel, Aurélien a été écrit pendant l'Occupation et publié par les éditions Gallimard en 1944. Pour vous remettre Louis Aragon dans le contexte, quelques mots clefs  : communisme, André Breton, les yeux d'Elsa, le mentir-vrai... Le bougre a eu une enfance romanesque, puisqu'issu d'une liaison adultérine...

"Il n'y a pas d'amour heureux mais c'est notre amour à tous les deux", comme l'écrivait Louis Aragon dans un poème. Et son Aurélien, c'est LE roman d'amour par excellence, et donc, il se termine mal. Voilà pour le spoiler, mais que cela ne vous empêche pas de lire ces quelques sept cent pages de chef d'oeuvre absolu. Aurélien fait partie de mon top 10, un livre que j'aimerais emmener sur une île déserte, lu et relu je ne sais combien de fois... D'ailleurs, cela fait longtemps que je n'ai pas mis le nez dedans, il va falloir que je remédie à cela prochainement... J'en possède trois exemplaires : deux anciennes éditions de poche, celle avec la photo de Man Ray du masque de l'Inconnue de  la Seine (j'en en ai deux car la plus vieille a été tellement lue et relue qu'elle est un peu pourrite), et un autre exemplaire laissé chez mes parents, la version poche avec une nouvelle couverture, mais je la trouve moche. 

"Il n'aimait que les brunes et Bérénice était blonde, d'un blond éteint."

L'histoire, donc. Nous sommes à Paris, pendant les années vingt. Aurélien Leurtillois a fait la guerre. Il profite de la richesse familiale pour ne pas faire grand chose, au grand désespoir de sa soeur, qui souhaiterait qu'il cherche au moins une épouse. Mais Aurélien préfère butiner. C'est un personnage assez éteint finalement, un peu à l'image de cette époque, désabusée, même si l'on s'amuse beaucoup pendant ces années folles.

Un jour, il rencontre Bérénice Morel, la cousine de son ami Edmond Barbentane. Elle est mariée à un pharmacien de province et elle est venue passer quelques jours à la capitale.

Le coup de foudre n'est pas immédiat, comme en témoigne la première phrase du récit. Il viendra petit à petit, renforcé peut-être par son impossibilité même, il deviendra une passion dévorante qui obnubilera Aurélien, sous le visage de l'Inconnue de la Seine. Il possède une copie du masque de cette légende urbaine et il finit par le confondre avec le visage de Bérénice. Mais la malchance, le Destin diraient certains, sépareront les deux amants, qui se retrouveront des années plus tard, au moment de la débâcle de l'armée française...

Cette histoire d'amour est aussi celle d'une époque, celles des années folles. L'occasion pour Aragon de décrire le Paris intellectuel de cette période, et l'on croise moults poètes et peintres... Il y a de nombreux personnages secondaires, et autant d'histoires parallèles au récit principal : Edmond Barbentane, un individu sans scrupules, marié mais multipliant les conquêtes ; sa femme Blanchette, secrètement amoureuse d'Aurélien, le docteur Lecoeur et sa femme Rose Melrose, actrice ; le jeune Paul Denis, poète rebelle, et j'en oublie. On croise même la silhouette de Monet...

Je dois avouer que j'ai toujours trouvé le personnage d'Aurélien assez insupportable. Il est plutôt bel homme, il plaît aux femmes, mais ce n'est pas un héros, ni un anti-héros. Par contre, Bérénice est très solaire, et plutôt en avance sur son époque. Au début, elle est assez discrète, c'est une petite bourgeoise de province. Mais peu à peu, elle s'émancipe et s'échappe, même si elle choisit de revenir vers son mari.

Donc, pourquoi faut-il lire Aurélien ? Tout simplement parce qu'il s'agit d'une des plus belles histoires d'amour de la littérature, avec Jane Eyre de Charlotte Brontë mais ça, j'en reparlerai une prochaine fois !

-> Aurélien, Louis Aragon, éditions Gallimard, en collection Blanche (32€), en collection Folio (11.90€).

-> Site de l'éditeur.

-> Pour en savoir plus sur Aurélien : un entretien avec Daniel Bougnoux, universitaireuh de renom, spécialiste de Louis Aragon.

Le paquet lui brûlait les mains. (...) Il détacha le cordonnet, défit l'emballage calé avec des journaux froissés, ouvrit enfin la boîte, au centre de ces précautions, qui portait la suscription "fragile", en sortit une masse enveloppée dans du papier de soie, quelque chose de dur... Ah, il devinait. Ses doigts reconnaissaient cette surface : Bérénice, pour son Noël, lui avait apporté une "Inconnue de la Seine". C'était cela et ce n'était que cela. Il dépapillotait le moulage, partagé entre l'attendrissement un peu simple, et une désillusion. Qu'attendait-il donc ? Bérénice avait dit... Elle était jalouse pourtant de ce visage anonyme. Elle le lui avait apporté. (...) Non, ce n'était pas l'inconnue. (...)
Son cœur battait. Il se souvint de la scène où la masque de l'Inconnue était tombé à terre., s'était brisé. Il revoyait le plâtre sur le tapis. Il éprouva la fragilité de cette chose dans ses mains. Il eut peur de la laisser échapper dans son émotion qui le faisait trembler. (...)
Et debout, silencieux, immobile, il regarda longuement Bérénice.
Bérénice aux yeux fermés.
Elle s'était prêtée pour lui à ce jeu tragique. Elle avait été chez le modeleur, elle s'était étendue les yeux fermés...

Extrait pages 387-388 (édition Folio)