Mohicans, Denis Robert, Julliard

Publié le par Miss Charity

Mohicans, Denis Robert, Julliard

"C'est une histoire tumultueuse, magnifique, triste et honteuse. A mes yeux, elle est exemplaire."

C'est ainsi que Denis Robert résume l'histoire du journal Charlie Hebdo. Au début de ce livre, il explique qu'il s'est entêté à vouloir l'écrire, malgré les avertissements de son entourage. Lui-même savait qu'on pourrait le taxer de vouloir régler des comptes, étant donné que Richard Malka, l'avocat "attitré" du journal était également l'avocat du groupe Clearstream, dont les malversations ont été dénoncées par Denis Robert...

Mais Mohicans est avant tout un hommage à François Cavanna, que Denis Robert admire - il a d'ailleurs réalisé un documentaire sur Cavanna : "Jusqu'à l'ultime seconde j'écrirai"- et pour lui rendre hommage, il souhaitait raconter les origines de Charlie, à savoir la création d'Hara-Kiri, bébé de Cavanna et du professeur Choron. C'est aussi un hommage au travail de ces deux hommes et à l'esprit libertaire et foutraque qu'ils ont instillé dans ce journal bête et méchant, et sans qui la liberté de la presse n'aurait pas la même saveur. Et raconter cette histoire, c'est dénoncer le détournement de ces idéaux par Philippe Val, le rédacteur en chef du nouveau Charlie, né en 1992. Pour faire court : 

"Ne pas laisser les usurpateurs occuper le terrain."

L'écriture de ce livre s'avérait aussi nécessaire après l'attentat dans les locaux de Charlie. Val et Malka sont revenus sur le devant de la scène, racontant leur histoire de Charlie, une histoire qui semble bien loin de la réalité, comme l'a expliqué Denis Robert dans un courrier qu'il a adressé à Grasset, l'éditeur de Val, après la sortie de son livre C'était Charlie. Sur ce sujet, d'autres personnes ont donné leurs avis, dont Delfeil de Ton (voir ici). 

Ce livre est donc le fruit d'entretiens que Denis Robert a récoltés auprès des différents protagonistes qui ont fait partie de près ou de loin de l'aventure Hara-Kiri, puis Charlie. L'auteur déroule ainsi le fil des événements mouvementés qui explique comment le Charlie des attentats est devenu quelque chose bien éloigné de l'esprit d'Hara-Kiri (et cela même bien avant la catastrophe : voir le documentaire de Pierre Carles, Charlie s'est fait Hara-Kiri, réalisé en 2008).

Car il s'en est passé des tempêtes depuis la création d'Hara-Kiri en 1960, ses nombreuses interdictions, la création de Charlie Mensuel, appelé Charlie (au départ un journal de bande dessinée). Viendra l'ultime interdiction d'Hara-Kiri en 1980 et le dernier numéro de Charlie Hebdo paraîtra en 1981, en perte de vitesse face à la concurrence de journaux tels que Libération, Actuel, etc. L'équipe se disperse puis se retrouve autour de la Grosse Bertha, un journal satirique lancé pendant le Guerre du Golfe. Philippe Val fait partie de ce nouveau projet mais il claque la porte avec quelques autres dont Cabu, qui souhaite ressortir un autre journal satirique. Wolinski propose de ressusciter Charlie, Cavanna est d'accord mais pas Choron., qui n'a aucune confiance en Philippe Val... S'ensuivra une longue procédure juridique pour récupérer la propriété de Charlie, ce nouveau journal dont  Val et Cabu deviendront les principaux actionnaires, tandis que Cavanna ne touchera que 0.44% des ventes... Ainsi la main mise de Val sur Charlie aurait surtout servi à sa future carrière et à son portefeuille.

Ce livre pourrait juste avoir des airs de réglements de compte, Philippe Val passant vraiment pour un sale type, Richard Malka et Cabu en prennent aussi pour leur grade, mais les preuves sont accablantes, dérangeantes. Tous les détails sont là, les trahisons, la mauvaise foi, les petites et grandes lâchetés, et cela laisse un goût amer, surtout quand on a aimé Charlie comme j'ai pu l'aimer (mais plus lu depuis... longtemps, et pas relu, même après l'attentat malgré l'achat du numéro d'après), avec cette triste impression d'avoir lu une imposture...

Un texte salutaire, donc, mais qui ne remonte pas le moral. Mais Banzaï quand même ! 

-> Mohicans, Denis Robert, éditions Julliard, 19.50€.

-> Site de l'éditeur.

Dans son premier édito, Cavanna lance on cri de guerre : "Nous sommes des petits gars qui veulent leur place au soleil. Nous avons la dent longue et le coude pointu. Nous ne sommes à personne et personne ne nous a. Vous qui en avez assez du frelaté, vous qui cherchez la fraîcheur. Achetez notre Hara-Kiri. Vous nous en direz des nouvelles. Et criez avec nous un bon coup, ça fait du bien : HARA-KIRI."

Extrait page 35