Le nouveau nom, Elena Ferrante, Gallimard

Publié le par Miss Charity

Le nouveau nom, Elena Ferrante, Gallimard

"C'est une belle histoire, une histoire d'aujourd'hui très bien menée et pleine de surprise. Mais ce n'est pas le principal : j'ai lu trois fois votre livre, et à chaque page il y a quelque chose de puissant que je n'arrive pas à saisir."

Je suis contente, ravie, heureuse de toute la bonne presse à propos du nouveau roman d'Elena Ferrante, la suite de L'amie prodigieuse, qui vient de sortir en poche, chez Folio. J'attendais avec impatience la sortie de ce livre, tant j'avais été emballée par le premier volume (pour me faire patienter, j'avais lu un autre livre de cet auteur, Les jours de mon abandon, et cela m'a confirmé le talent de cet écrivain, mais j'en reparlerai dans un autre article).

L'amie prodigieuse raconte l'histoire d'une amitié, dans le Naples des années cinquante, entre deux jeunes gamines, Elena et Lila, issues de familles pauvres. Lila est belle, très intelligente mais son père refuse qu'elle poursuive ses études. C'est donc Elena qui va continuer à aller à l'école. Cette dernière se considère toujours comme moins intelligente et moins belle que son amie, et cultive un sentiment ambivalent envers elle, entre amour et jalousie. Leur histoire est racontée par Elena, bien des années plus tard, quand elles sont de vieilles dames, alors que Lila a curieusement disparu...

Le second volume commence au moment des noces de Lila avec Stefano Caracci, un riche épicier. Mais les noces ne se passent pas comme prévu car le jeune marié a convié les frères Solara, que Lila déteste plus que tout. Une guerre des nerfs va s'ensuivre entre elle et son mari, ponctuées de coups et de disputes sans fin. En plus, Lila ne tombe pas enceinte, ce qui entraîne bon nombre de commérages sur le couple. 

Pendant ce temps là, Elena continuent ses études, elle va passer le bac et elle va même réussir à entrer à l'université. Même si elle a un petit ami, elle ne cesse de penser à son amour d'enfance, Nino Sarratore. Alors que Lila a suivi Elena sur l'île d'Ischia pendant les vacances d'été, les deux jeunes femmes vont retrouver ce fameux Nino.

Ce second volume raconte l'entrée dans l'âge adulte. Elena est toujours en proie à un sentiment d'infériorité vis à vis de son amie, mais aussi de son origine sociale. Elle se considère comme une imposture. Pour elle, c'est Lila qui devrait être à sa place sur les bancs de l'école. Et Lila continue de faire marcher le monde comme elle l'entend, quitte à faire souffrir son amie. 

Dès les premières lignes, je me suis plongée dans cette histoire que j'ai dévorée d'une traite. Ce qui me touche, c'est de voir évoluer ces deux personnages dans un roman qu'on pourrait presque qualifier de féministe car Elena Ferrante nous dépeint un certain tableau de la condition féminine. Chacune à leur manière, Lila et Elena essaient de combattre la malédiction qui les poursuit, cette malédiction qui est celle d'être une femme, une malédiction encore plus forte lorsque vous venez d'un milieu pauvre. J'ai par ailleurs appris qu'Elena Ferrante était un pseudonyme. Personne ne sait qui se cache derrière ce nom et il me plaît de croire que cet auteur est peut-être une napolitaine d'origine modeste, qui signe ici son livre le plus intime.

Et j'ai hâte de lire la suite ! Car tout n'est pas fini à la fin de ce roman, et l'auteur nous offre un coup de théâtre qui ne peut que nous faire trépigner d'avance de savoir la fin de cette saga addictive.

-> Le nouveau nom, Elena Ferrante, éditions Gallimard, 23.50€.

-> Site de l'éditeur.

Sans raison évidente, je me mis à observer les femmes sur le boulevard. Tout à coup, j'eus l'impression d'avoir vécu en limitant en quelque sorte mon regard, comme si j'étais capable de m'intéresser uniquement à nous autres, les jeunes filles (...). L'unique organisme féminin que j'avais scruté, et avec une inquiétude croissante, c'était celui de ma mère claudicante : or cette image m'assaillait, me menaçait, et je craignais qu'elle ne supplante soudain ma propre image. Ce jour-là, en revanche, je vis très clairement les mères de famille du vieux quartier. Elles étaient nerveuses et résignées. Elles se taisaient, lèvres serrées et dos courbé, ou bien hurlaient de terribles insultes à leurs enfants qui les tourmentaient. Très maigres, joues creuses et eux cernés, ou au contraire dotées de larges fessiers, de chevilles enflées et de lourdes poitrines, elles traînaient sacs à commissions et enfants en bas âge, qui s'accrochaient à leurs jupes et voulaient être portés. Et, mon Dieu, elles avaient dix, au maximum vingt ans de plus que moi. Toutefois, elles semblaient avoir perdu les traits féminins auxquels, nous les jeunes filles, nous tenions tant, et que nous mettions en valeur avec vêtements et maquillage. Elles avaient été dévorées par les corps de leurs maris, de leurs pères et de leurs frères, auxquels elles finissaient toujours par ressembler - c'était l'effet de la fatigue, de l'arrivée de la vieillesse ou de la maladie. Quand cette transformation commençait-elle ? Avec les tâches domestiques ? Les grossesses ? Les coups ? Lila se déformerait-elle comme Nunzia ? Quelque chose de Fernando surgirait-il de son visage délicat ? Sa démarche élégante deviendrait-elle semblable à celle de Rino, jambes écartées et bras éloignés du buste ? Et mon corps aussi s'abîmerait-il un jour en laissant émerger non seulement celui de ma mère, mais celui de mon père ?

Extrait pages 120-121