Rebecca, Daphné du Maurier

Publié le par Miss Charity

Rebecca, Daphné du Maurier

"J'ai rêvé la nuit dernière que je retournais à Manderley"

J'inaugure une nouvelle catégorie d'articles dans ce blog, "Lis un classique, ça ira mieux", avec ce classique indémodable qu'est Rebecca (NB : cet article risque d'être bourré de digressions, mais pas autant que dans un livre de Philippe Jaenada). Face à la marée exponentielle de nouveautés littéraires, il est parfois bon de se replonger dans les classiques, même si on peut moins se la péter dans les dîners mondains.

Rebecca pourrait aussi faire partie d'une autre catégorie beaucoup plus rare celle-là, la catégorie des livres-dont-l'adaptation-cinématographique-est-aussi-réussie-que-le livre (dedans j'y mets seulement Le Nom de la Rose, Le Seigneur des Anneaux - mais là, je n'engage que moi, certains puristes pourraient être offusqués. Et c'est tout.). En même temps, avec Hitchcock aux commandes, cela pouvait difficilement être raté. Il devait être un fan de l'auteur, car il a également adapté un autre roman de cette chère Daphné, Les Oiseaux.

Tout ça pour vous dire que, oui, Rebecca est à lire, à relire, ce que j'ai fait avec la nouvelle traduction d'Anouk Neuhoff, publiée en 2015 par les éditions Albin Michel. Dans une vie antérieure, je ne précisais jamais le nom des traducteurs(trices) dans mes articles. Un vénérable ex-collègue m'avait fait la remarque, très judicieuse, que les traducteurs(trices) méritaient d'être tout aussi reconnu(e)s que les auteurs, et à ma grande honte, il avait raison. Depuis, je précise toujours le nom de la bête.

Selon l'éditeur, la nouvelle traduction "restitue toute la puissance d’évocation du texte originel et en révèle la noirceur et la complexité dramatiques". Pour ma part ce fut à nouveau un vrai bonheur de lire Rebecca

Rebecca, c'est le nom de la première femme de Maxim de Winter, devenue veuf. La narratrice rencontre Maxim - Max dans le sud de la France (Monte Carlo ? J'ai un oubli). C'est une toute jeune fille, très timide, qui est martyrisée par sa patronne, une vieille anglaise, à qui elle sert de dame de compagnie. Contre toute attente, et malgré leur différence d'âge et de statut social, Max tombe amoureux de la jeune femme, l'épouse et l'emmène dans sa propriété en Angleterre, Manderley.

Malheureusement, la jeune mariée va avoir beaucoup de mal à s'habituer à sa nouvelle condition, celle d'une châtelaine censée dirigée un domaine et une armée de domestique façon Downton Abbey, et elle va aussi vite comprendre que Rebecca, bien que morte, continue à régner sur Manderley, à travers son souvenir intensément entretenu par la gouvernante, Mme Danvers.

Pourquoi lire Rebecca ? Parce que tous les ingrédients sont là pour faire un magnifique roman : l'amour, la mort, la haine... En plus, je trouve que c'est un livre "pour adultes" parfait à conseiller aux adolescents, car cela les change d'Hunger Games (même si c'est très bien Hunger Games). J'avais adoré lire ce livre quand j'avais quinze-seize ans, puis le relire à vingt, à trente ans et des poussières.

Daphné du Maurier mélange tous les genres : romantisme, gothisme, policier, sans parler de l'ambiguité et la tension permanentes dans l'histoire (et qui sont très bien rendues par Hitchcock). Et puis, il y a des personnages très forts :  Rebecca, dont le personnalité trouble se dévoile peu à peu aux lecteurs à travers les souvenirs qui parsèment le récit ; Mme Danvers, le dragon dévoré par un amour sans limites et hors limites pour sa châtelaine disparue ;  et aussi Manderley, le château qui est un personnage à part entière dans l'histoire et qui a une présence tout aussi vénéneuse que Rebecca ; et la narratrice, l'anti-héroïne dans toute sa plendeur.

DONC, il faut lire Rebecca.

-> Rebecca, Daphné du Maurier, éditions Albin Michel, 25€. Le livre existe aussi en Livre de Poche (sur la photo, c'est une édition collector en poche de 1960).

Quelqu'un émergea de cette marée humaine, une personne grande et décharnée, vêtue d'un noir profond, dont les pommettes saillantes et les immenses yeux caves faisaient l'effet d'une tête de mort à la pâleur de parchemin fichée sur un corps de squelette.
Elle vint vers moi et je lui tendis la main, enviant sa dignité et son flegme, mais lorsqu'elle la saisit, la sienne était molle et lourde, d'un froid mortel, reposant inerte dans la mienne telle une chose sans vie.
"Je te présente Mme Danvers", annonça Maxim, et la femme se mit à parler, laissant cette main morte dans la mienne, ses yeux caves ne quittant jamais les miens, si bien que mon regard flancha, incapable de soutenir le sien. Sur quoi, sa main remua dans la mienne, s'animant à nouveau, et j'éprouvai une sensation de malaise et de honte."

Extrait pages 100-101 de la nouvelle traduction chez Albin Michel.