La brigade du rire, Gérard Mordillat, Albin Michel

Publié le par Miss Charity

La brigade du rire, Gérard Mordillat, Albin Michel

Si les chantres de la libéralisation du travail vous hérissent le poil, le dernier livre de Gérard Mordillat va vous ravir, car le projet de sa Brigade du rire est des plus jouissifs. 

Trois amis d'enfance, Kol, l'éternel rebelle qui vient de se faire licencier, Dylan, un professeur d'anglais poète qui vit en concubinage avec deux soeurs déjantées et l'Enfant-Loup, un bourreau des coeurs qui a enfin trouvé le grand amour, vont créer avec d'autres amis la Brigade du rire. 

Révolté par les conditions de son licenciement et aussi par l'ambiance sociale morose de l'époque, Kol a une idée folle : enlever Pierre Ramut, éditorialiste de Valeurs Françaises, un journal connu pour ses prises de position ultralibérales, et le faire travailler aux 3x8. La Brigade met alors en place l'enlèvement de Ramut, qui d'ailleurs ne va pas déclencher énormément d'inquiétudes dans son propre journal et dans son entourage, ce qui est déjà assez drôle.

La Brigade va lui faire subir les conditions de travail qu'il défend dans ses articles. Il est enfermé dans un bunker, face à une équipe de kidnappeurs cachés derrière des masques des sept nains, et il va devoir passer ses journées en bleu de travail, à percer des trous dans des plaques métalliques, selon un rythme de quarante à quarante huit heures hebdomadaires de travail, pour percevoir un salaire inférieur à 20% du smic (puisque c'est la solution qu'il a imaginé pour concurrencer le marché chinois !).

Gérard Mordillat a imaginé une palette de personnages très variés, dont les histoires forment une mosaîque autour du récit principal de la captivité de Ramut. Il y a notamment Betty, l'ex-collègue et ex-amante de Kol, qui décide de tout plaquer et dont on suit l'émouvante destinée à travers différents moments du roman et qui le clotûre par une scène finale assez savoureuse...

Ce roman suit la même veine sociale que les précédents livres de Gérard Mordillat mais il est aussi bourré d'humour, et a l'élégance de ne tomber ni dans le désespoir ni dans la farce moralisatrice. On passe un très bon moment avec ses anti-héros et c'est déjà pas mal ! 

-> La brigade du rire, Gérard Mordillat, éditions Albin Michel, 22.50€.

-> Site de l'éditeur.

- Comment pouvez-vous dire que je vis dans un rêve et vous dans la réalité ? dit-il en reposant brusquement les plaquettes qu'il allait remonter. Vous et tous les pseudos-économistes dans votre genre, vous avez écrit des tonnes de connerie. Vous vous êtes trompé sur tout et tous le temps, vous avez menti sans jamais le reconnaître. Vous ,'avez vu venir aucune crise, aucun crack tout simplement parce que dans votre monde de rêve vous décrétez que c'est impossible ! Impossible ! Vous refusez d'observer les tares du système que vous vénérez et encore moins de réfléchir sur ses perversions à partir de données établies. Vous vous complaisez dans votre foi enfantine dans le marché et adorez comme Dieu des chimères ! A longueur de pages, vous bavassez sur des ouvriers imaginaires chargés à vos yeux de toutes les tares, abrutis, incultes ; des ennemis salariés tout juste bons à emmerder les capitaines d'industrie, ces aventuriers du monde moderne. Vous dites que je rêve mais vous qui ne rêvez pas vous décrivez un monde où le capital s'accumule sans être produit par personne ! Si ce n'est pas un véritable conte de fées, qu'est-ce que c'est ? Vous me direz, ce n'est pas nouveau. Tous les patrons de tous les temps ont fantasmé un monde sans usines, sans ouvriers, sans syndicalistes, sans rien d'autre que de l'argent produisant de l'argent, toujours plus d'argent, devraient-ils en crever étouffés sous son poids !

Extrait page 343

Lire La Brigade du rire m'a refait penser à cette vidéo de Gérard Filoche parlant de la loi Macron.