Peindre, pêcher et laisser mourir, Peter Heller, Actes Sud

Publié le par Miss Charity

"Repose-toi maintenant. Pour plus longtemps que tu n'en as l'habitude. Fais le silence autour de toi, un champ de paix. Ton travail le meilleur, les plus beaux moments à vivre pousseront sur ce terreau paisible. Et pas d'inquiétude, compa, tu redeviendras un guerrier hors de contrôle. Tu émettras toutes sortes de lumières. Tu ne peux pas t'en empêcher."

Parfois, il y a des livres qui vous appellent. En lisant ce titre ô combien jimharrisonien, j'ai tout de suite voulu me plonger dans Peindre, pêcher & laisser mourir. Son auteur, Peter Heller, s'était déjà fait remarquer avec son premier roman, La Constellation du chienque je n'ai pas lu mais après la lecture de ce second opus, je vais devoir remédier à cela. 

Jim Stegner est peintre, un peintre qui connaît un certain succès dans le style "peinture naïve postexpressionniste dans la grande tradition du Sud-Ouest américain" (car il aime mettre des poulets dans ses tableaux). Mais c'est aussi un pêcheur passionné et un homme en proie à un immense chagrin à la suite de la mort de sa fille de quinze ans, Alce. Il s'est exilé dans une maison en plein Colorado pour essayer d'échapper à ses démons, la violence et l'alcool. Seules la pêche et la peinture semblent lui apporter une certaine paix.

Un événement dont il va être le témoin va l'obliger à laisser la violence qui sourd en lui s'exprimer et aussi à affronter son deuil. Il s'interpose entre une jument et son propriétaire, un certain Dell Siminoe, qui la frappe violemment. Il s'attire ainsi la haine de ce personnage à la réputation plus que douteuse. Et la vie de Jim va alors devenir disons compliquée à partir de la mort de Dell Siminoe. Il va être poursuivi par le frère de celui-ci mais... mais impossible d'en dire plus sans dévoiler la fin de l'histoire !

Il me plaît à penser que Peter Heller s'est inspiré ou a voulu rendre hommage à Jim Harrison pour écrire ce livre, avec un héros portant le même prénom, même s'il s'agit d'une totale extrapolation de ma part. On retrouve cet amour de la nature, les réflexions sur la vie, entre humour et poésie. Mais ce livre est aussi un grand roman porté par un magnifique personnage, totalement à fleur de peau, et qui, même s'il arrive à l'introspection, agit aussi et parfois de manière violente.

En bref, un roman comme savent si bien le faire les écrivains américains, avec des personnages bien éloignés de la mièvrerie des romans français (en tout cas certains), qui donne envie de vivre la vie à pleines dents, et qui donnerait (presque) envie de se mettre à la pêche (pour ma part, j'ai déjà testé et ce n'est vraiment pas ma tasse de thé...).

-> Peindre pêcher & laisser mourir, Peter Heller, traduit de l'anglais par Céline Leroy, Actes Sud, 23€.

-> Site de l'éditeur et site de l'auteur.

Personne, pas même les artistes, ne comprend l'art. Son rapport à la vitesse. Le travail que cela exige, année après année, pour maîtriser le savoir-faire, la confiance dans le processus, un travail sans doute plus intense que celui investi par un athlète préparant les Jeux olympiques car il ne s'arrête jamais, pas même dans les rêves, et ensuite, quand le savoir-faire et la confiance sont acquis, ce qu'on fait de mieux est ce qui demande le moins d'effort. En général. Les choses viennent vite, sans qu'on y pense, comme un cheval qui vous renverse la nuit. (...)
Si les gens sont émus par l'art et que les artistes le prennent tellement au sérieux, c'est que s'ils sont authentiques et sincères, ils approchent un tableau avec tout ce qu'ils savent, sentent et aiment, mais aussi avec ce qu'ils ignorent, certains de leurs espoirs, et c'est toutes ces choses qu'ils projettent, sans fard, sur une toile. (...) Lâchez-nous la grappe. C'est un boulot beaucoup plus dur qu'on ne l'imagine, très risqué, et ça demande d'être quelqu'un de très spécial, d'un peu fou.
En résumé, mieux vaut ne pas dire à votre galeriste que vous avez réalisé un chef-d'oeuvre en à peine quelques heures.

Extrait pages 241-42

Peindre, pêcher et laisser mourir, Peter Heller, Actes Sud