Les gens dans l'enveloppe, Isabelle Monnin, JC Lattès

Publié le par Miss Charity

Laurence (à gauche), Laurence et ses grands-parents (à droite)Laurence (à gauche), Laurence et ses grands-parents (à droite)

Laurence (à gauche), Laurence et ses grands-parents (à droite)

"En juin 2012, pour une poignée d'euros, j'ai acquis sur un site de vente aux enchères un lot de 250 photographies de famille, dont une soixantaine de Polaroid. Elles sont banales, souvent mal cadrées et parfois à contre-jour."

Ces photos seront le point de départ de cette aventure littéraire originale et incroyable. Journaliste et romancière, Isabelle Monnin va utiliser ses deux talents pour écrire Les gens dans l'enveloppe. Le livre se compose de deux parties : l'histoire imaginée par l'auteur à partir des photos et l'enquête qu'elle a menée pour découvrir l'identité des gens sur les photos.

L'histoire met en avant trois personnages féminins. La petite Laurence a huit ans et sa mère est partie. Elle voit son père se murer dans la tristesse et elle, elle essaie de survivre. Heureusement il y a les vacances chez mamie Poulet et papy Raymond.

"En maths, on a appris les nombres négatifs, ils sont devenus immédiatement mes amis. Je suis un nombre négatif, je retranche tout et je ne retiens rien. Ou l'inverse, retiens tout ne retranche rien."

Il y a Michelle, la mère de Laurence. Michelle rêve d'ailleurs mais Serge, son mari, est un homme ancré pour qui l'horizon s'arrête à son usine et à son chez lui. Alors, quand Horacio, le bel Argentin, croise le regard de Michelle, c'est le coup de foudre. Horacio c'est l'ailleurs tant espéré par la jeune femme, qui n'hésite pas à abandonner sa famille pour le suivre dans son pays, plongé pourtant dans l'horreur de la dictature.

"Elle cherche une phrase qui dise Bouge, fais-nous dévier."

Et le roman se termine par Simone, la grand-mère, surnommée Mamie Poulet. Elle reçoit les lettres de Laurence, partie à la recherche de sa mère. Simone est malade, se laisse dériver et se souvient, tout en brûlant les lettres de sa petite fille et en laissant infuser de vieilles photos dans des bols de lait avant de les boire...

" A la mort qui vient, elle offre mains ouvertes sa solitude grise et ses odeurs froides. Elle offre aussi ses bocaux à la cave, les haricots verts que personne ne prend plus, elle donne les pommes alignées sur le papier journal, son couteau noir et ses bouteilles de bouillon, elle cède sans un regard les tricots commencés pas terminés et ses photos mélangées, n'emportera que celles qui trempent dans le lait. Elle lui offre tout, ses importants et ses regrets, le même jour hagard toujours recommencé."

Dans la seconde partie, on peut lire le journal littéraire de l'auteur, où elle décrit les différentes étapes qui ont amenées à l'écriture du roman et l'enquête qu'elle va suivre pour découvrir la véritable identité de ses personnages. C'est une photo où figure un clocher (comtois !) qui va permettre à l'auteur de découvrir où cette photo à été prise et qui va la mener au petit village de Clerval, en Franche Comté. Je ne vais pas vous dévoiler tous les détails de cette enquête qui va être remplie d'émouvantes coïncidences. En tout cas, Isabelle Monnin va bel et bien rencontrer Laurence, Michelle et Serge, dont on retrouve les voix sur le cd qui accompagne le livre. Ce cd est à l'initiative d'Alex Beaupain, ami de l'auteur et qui a tout de suite été emballé par ce projet. Les chansons sont inspirées du roman et il y a aussi deux reprises dont Les Mots Bleus (magnifique !). Camélia Jordana, Clotilde Hesme et Françoise Fabian interprètent quelques chansons. Mais le moment le plus fort pour moi fut d'entendre la vraie voix de Serge...

Isabelle Monnin signe ici un très beau roman, qui permet de mettre en valeur la force des histoires, qu'elles soient inventées ou non, la beauté des  gens, même s'ils sont "normaux", ce qui n'empêche pas leurs vies d'être "universelles et singulières". Alors, vite, précipitez-vous, vous serez diablement ému par la lecture de ce livre.

"C'est peut-être simplement cela, être romancière : avoir des livres qui poussent dans les interstices de tout."

-> Les gens dans l'enveloppe, Isabelle Monnin, éditions JC Lattès, 22€.

-> Site de l'éditeur.

Les gens dans l'enveloppe, Isabelle Monnin, JC Lattès

Je lui réexplique mon projet. J'enregistre pour garder trace de ce moment. Il peut dire non. Je suis prête à l'entendre.
Il dit :
- Oui, je suis d'accord.
Il n'y a que la question du nom de famille qui l'ennuie. Nous décidons qu'il sera masqué. Nous convenons aussi qu'il pourra relire ce journal avant la parution.
- Jamais je n'aurais pensé que ma vie intéresserait quelqu'un. Quel est l'intérêt de raconter ça ?
- Je crois que toute vie vaut la peine d'être racontée, chaque vie est un témoignage de toutes les autres. On racontera une époque, une terre, un petit monde. On racontera la vie des gens dont on ne parle jamais. Elle vaut autant que celles dont on parle - autant et aussi peu.
(Il y a là un gouffre, je ne m'y penche pas, je ne surplombe pas, j'y descends.)
(Je n'ose pas vous dire, Michel, que votre vie est intéressante, comme celle d'un nourrisson de six jours, d'une sœur morte trop tôt ou d'un vieillard disparu trop tard, elle est universelle et singulière, elle est par essence bouleversante, que je crois à ça dur comme fer, que c'est même la seule choses en laquelle je crois.)

Extrait page 282