Intérieur nuit, Marisha Pessl, Gallimard

Publié le par Miss Charity

"Les films de Cordova étaient des opiacés addictifs ; il était impossible de n'en regarder qu'une minute. On en redemandait toujours."

Intérieur Nuit est un de mes premiers coups de coeur de cette rentrée littéraire 2015. J'avais déjà beaucoup aimé le premier roman de Marisha Pessl, La physique des catastrophes, paru en 2007 : c'était brillant, drôle et très original. Et je n'ai pas été déçue par son deuxième livre, bien au contraire. Eh oui, elle a réussi à vaincre la malédiction des auteurs dont le premier livre est génial et qui font un deuxième livre plutôt banal. 

C'est sur le mode du roman policier que le récit se construit Scott MacGrath, journaliste d'investigation, décide d'enquêter sur le suicide d'une jeune femme, Ashley Cordova. Pour lui, ce suicide n'en est pas un. Le fait que la victime soit la fille de Stanislas Cordova, un cinéaste très mystérieux, motive en bonne partie son intuition. Et surtout, MacGrath aviat déjà essayé de percer le mystère de la famille Cordova, ce qui lui avait coûté sa réputation et son mariage.

Cordova vit reclus dans sa grande propriété, le Peak, où il a installé ses propres studios. Ses films sont souvent censurés et circulent via de nombreuses copies pirates. Tout cela a fait de cet homme l'objet d'un véritable culte. Il existe même un réseau internet, les Blackboards, entretenus par les cordovistes, les fans de Cordova, auquel seuls les initiés ont accès et communiquent des informations sur le cinéaste.

"C'est un mythe, un monstre, un mortel."

Pour donner encore plus l'illusion de la vérité, l'auteur a pris un malin plaisir à truffer son livre de photographies, de pages internet et d'articles de presse. En allant sur le site de l'auteur, j'ai aussi découvert qu'il existait une application pour scanner les images du livre et avoir des bonus (uniquement sur la version anglo-saxonne malheusement !). Tout est fait pour rendre l'existence de Cordova réelle et on y croit.

L'enquête de MacGrath va l'entraîner dans une spirale étrange, où le héros (et le lecteur) ne saura plus vraiment distinguer la réalité du mensonge. L'intrigue est parfaitement bien menée  avec moults rebondissements, les dialogues sont réussis, et le lecteur se fera peut-être quelques frayeurs - personnellement, je suis facilement impressionnable - ... Je trouve que Marisha Pessl maîtrise parfaitement les codes du roman dit à suspense, chose que certains auteurs de "vrais" polars sont incapables de faire (non, je ne donnerai pas de noms).

Jusqu'à la fin l'auteur nous entourloupe, au lecteur de croire ce qu'il veut : la vérité est ailleurs !

-> Intérieur nuit, Marisha Pessl, traduit de l'anglais par Clément Baude, éditions Gallimard, 24.90€.

-> Site de l'éditeur.

-> Site de Marisha Pessl.

-> Et un p'tit article dans Télérama :

Intérieur nuit, Marisha Pessl, Gallimard
Intérieur nuit, Marisha Pessl, Gallimard
Intérieur nuit, Marisha Pessl, Gallimard

Gaetana Stevens était le nom du personnage incarné par Ashley Cordova dans Respirer avec les rois (1996), le dernier film de Cordova, un de ses fameux films interdits.
(...) Voir ce film une fois, c'était se perdre dans tant de scènes d'une crudité à vous faire bondir de votre siège qu'à la fin je me rappelais m'être senti un peu surpris d'avoir retrouvé le monde réel. Quelque chose, dans la noirceur du film, m'avait fait me demander si j'y arriverais - comme si, en voyant de telles images, je me condamnais irrémédiablement (ou simplement m'enfermais), parvenu à une vision de l'humanité si sombre, si profondément ancrée dans mon âme, que jamais je ne pourrais redevenir celui que j'étais.
Cette angoisse, naturellement, persista lorsque la vie quotidienne eut repris le dessus. Et même à ce jour, cette histoire terrifiante n'était guère plus, dans ma mémoire, qu'une succession d'images effarantes, mal éclairées, ponctuées par la présence d'Ashley Cordova, dont je me souvenais comme d'une magnifique enfant aux yeux gris, portant un ruban rouge autour de sa queue-de-cheval."

Extrait page 207