D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan, JC Lattès

Publié le par Miss Charity

"L'écriture doit être une recherche de vérité, sinon elle n'est rien."

Après son magnifique roman Rien ne s'oppose à la nuitj'attendais avec impatience le nouveau livre de Delphine de Vigan et il m'a beaucoup étonnée et intriguée. Comme l'indique son titre, D'après une histoire vraie, l'histoire s'inspire de faits réels : une écrivain qui s'appelle Delphine et qui a connu un très grand succès avec son dernier livre, fait une séance de dédicaces pendant le Salon du Livre à Paris. Elle est épuisée, elle a envie de faire un break... Lors d'une soirée, elle fait la connaissance d'une certaine L. Cette femme est aussi écrivain. En fait elle est nègre et écrit des biographies de personnalités. Elle dit admirer l'oeuvre de Delphine, et entre les deux femmes s'instaure rapidement une grande complicité.

"Je devais me rendre compte assez vite que L. avait un sens inouï de l'Autre, un don pour trouver les mots justes, dire à chacun ce qu'il avait besoin d'entendre, dire à chacun ce qu'il avait besoin d'entendre. L. ne tardait jamais à poser la question la plus pertinente, ou à prononcer la remarque qui montrait à son interlocuteur qu'elle seule était en mesure de le comprendre et de le réconforter. L. savait non seulement identifier au premier coup d'oeil l'origine du désarroi, mais surtout cerner cette faille, si enfouie soit-elle, que chacun de nous abrite."

Cette amitié va vite se transformer en dépendance, une dépendance d'autant plus forte que Delphine est fragilisée. Fragilisée par la fatigue, par toutes les réactions entraînées son roman, par la pression du prochain livre à écrire, et aussi par des lettres anonymes qu'elle reçoit depuis peu... Petit à petit, elle se rend compte qu'elle a peur d'écrire et L. va devenir un élément indispensable dans sa vie.

"L. était plutôt une méduse, légère et translucide, qui s'était déposée sur une partie de son âme. Le contact avait laissé une brûlure, mais elle n'était pas visible à l'oeil nu. L'empreinte me laissait en apparence libre de mes mouvements. Mais me reliait à elle, bien plus que je ne pouvais l'imaginer."

Dès le début du roman la narratrice explique au lecteur combien a été toxique sa relation avec L. et décrit la suite des événements et des mécanismes qui l'ont amenée à être piégée par L. , qui peu à peu fait le vide autour d'elle. L. est aussi obnubilée par le prochain livre de Delphine et elle est convaincue que celui-ci doit être écrit dans la même veine que le précédent, car le romanesque est un genre fini, seul le réel compte dans la littérature. Et L. est évidemment prête à aider Delphine dans l'écriture de ce livre.

"Dans les jours qui ont suivi , il m'est apparu que L. avait changé. Je veux dire que L. me ressemblait. (...) Non pas une vraie ressemblance, de détail, de traits, mais une ressemblance de contours, d'allure. J'avais déjà noté que nous avions la même taille, la même couleur de cheveux (sauf que ceux de L. étaient dociles et bien mis en forme), mais à cela s'ajoutait un paramètre nouveau : dans ses gestes, sa manière de se tenir, quelque chose chez L. m'évoquait moi."

D'après une histoire vraie est un roman (ou un récit ?) sur la manipulation et l'auteur sait parfaitement décrire le processus de cette manipulation, tout comme elle décrivait celui du harcèlement moral dans Les heures souterraines, et ce n'est pas sans raison s'il est fait référence à Stephen King et à son livre Misery. Peu à peu l'angoisse monte et le lecteur se demande quand la narratrice sortira de sa torpeur pour voir qui est réellement L.

C'est aussi un livre sur la littérature. Parmi les échanges entre Delphine et L. revient souvent ce questionnement sur ce que doit être le roman, sur le rôle de l'écriture. Autant L. voue aux gémonies le romanesque et tente de convaincre Delphine, autant celle-ci reste persuadée que le romanesque peut être aussi puissant voire plus puissant que le réel.

Mais qui est L. ? L. est-elle réelle ? Ou est-ce un personnage imaginé par Delphine ? Delphine deviendrait-elle folle ? Quel livre lisons-nous ? S'agit-il d'un roman ? D'un témoignage ? 

Vous vous poserez toutes ces questions, à vous de voir quelle option choisir, elles sont toutes possibles car Delphine de Vigan a réussi à entremêler de manière diabolique vérité et fiction, et cela jusqu'au mot "FIN" du livre.

-> D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan, éditions JC Lattès, 20€.

-> Site de l'éditeur (avec une vidéo de l'auteur).

- (...) Tes personnages doivent avoir un lien avec la vie. Ils doivent exister en dehors du papier, voilà ce que le lecteur demande, que ça existe, que ça palpite. Pour de vrai, comme disent les enfants. (...) Car il ne reste rien des personnages de fiction, s'ils n'ont aucun lien avec le réel.
J'étais troublée mais ne pouvais pas adhérer à son discours. Le personnage n'avait-il pas le droit de surgir de nulle part, sans aucun ancrage, d'être une pure invention ? Devait-il rendre des comptes ? Non. Je ne le croyais pas. Car le lecteur savait à quoi s'en tenir. Le lecteur était toujours partant pour céder à l'illusion et tenir la fiction pour de la réalité. Le lecteur était capable de ça : y croire tout en sachant que cela n'existait pas. Y croire comme si c'était vrai, tout en étant conscient que c'était fabriqué. Le lecteur était capable de pleurer la mort ou la chute d'un personnage qui n'existait pas. Et c'était le contraire d'une imposture. "

Extrait page 139

D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan, JC Lattès