Annabel, Kathleen Winter

Publié le par Miss Charity

"Wayne Blake est né au début du mois de mars, aux premiers signes du dégel printannier - saison cruciale pour les habitants du Labrador qui cachent le canard pour se nourrir."

Ainsi débute la vie de Wayne, le héros de ce roman, en 1968, dans la région du Labrador au Canada. La mère de Wayne, Jacinta, est aidée par ses voisines pendant l'accouchement. L'une d'elle, Thomasina, se rend compte en même temps que Jacinta, que quelque chose "cloche" avec le bébé... En fait, l'enfant est né hermaphrodite et les deux femmes décident de garder le secret. Seules elles deux et Treadway, le père, connaissent la vérité sur cet enfant que ses parents vont décider mâle. Ainsi il sera Wayne et pas autrement, même si Thomasina est en désaccord avec ce choix et qu'elle appelle en cachette Wayne du doux prénom de sa fille disparue depuis peu, Annabel, lorsqu'elle se voit confier sa garde de temps en temps.

A la suite du décès de son mari et de sa fille dans un tragique accident, cette dernière décide alors de faire le tour du monde. Et Wayne "perd" son seul soutien, sans le savoir. Leur seul lien existant réside dans les cartes postales que Thomasina lui envoie des quatre coins du monde, lui promettant de revenir bientôt au Labrador.

"Thomasina n'est pas de ceux qui classent mentalement le caractère des gens, jugeant celui-ci égocentrique ou celle-là peu sûre d'elle, celui-ci honnête et celui-là faux jeton. Pour Thomasina, les gens sont des rivières, toujours prêts à passer d'un état d'être à un autre. A ses yeux, il est injuste de traiter les gens comme des êtres achevés. Chacun est constamment en devenir ou en non-devenir."

Mais en grandissant, la nature féminine de Wayne se révèle peu à peu, malgré un traitement hormonal censé lui garantir une apparence masculine. Et plus la vérité devient criante et difficile à cacher, plus son père essaie de combattre l'inévitable, et plus sa mère se morfond et regrette d'avoir fait subir à son enfant les conséquences d'un choix totalement arbitraire.

Et bien évidemment arrivera le jour où Wayne apprendra la vérité...

Annabel est un récit émouvant sur la différence mais pas uniquement. C'est aussi un récit sur l'enfance et sur notre construction en tant qu'adulte, quelle que soit nos particularités, avec ou sans l'aide des parents. L'histoire de Wayne est bouleversante de part la sincérité de chaque personnage, et je pense que c'est ce qui a fait son succès auprès du public. Même Treadway, dans son attitude de père qui n'accepte pas la différence de son enfant, se révèle être un père aimant, malgré tout.

Et si on doit trouver une morale à cette histoire, c'est que, finalement, tout n'est qu'une question d'amour.

-> Annabel, Kathleen Winter, traduit de l'anglis par Claudine Vivier, éditions 10/18, 8.80€.

-> Site de l'éditeur.

Annabel, Kathleen Winter

- Selon vous, dit-elle, il faut que le sexe d'un enfant soit crédible. Pensez-vous que mon enfant, tel qu'il est en ce moment, telle qu'elle est, n'est pas crédible ? Comme un de ces monstres de science-fiction ? Et qu'on doit rendre crédible. Comme un être humain digne de ce nom.
- Nous voulons lui donner un chance. Dès que possible après la naissance.
- L'avez-vous déjà fait ?
- On recense un cas d'hermaphrodisme vrai sur quatre-vingt-trois mille naissances, Mme Blake. Je n'ai jamais pratiqué cette opération. Mais ce que nous allons faire aujourd'hui correspond à la procédure médicale normale.
- Normale ?
- Et à mon avis la plus humaine. On tente de déterminer le vrai sexe de l'enfant.
- Le vrai, et non le faux.
- On utilise ce phallomètre.
Il saisit sur le chariot une minuscule tige chromée gravée de chiffres noirs.
- Une petite règle graduée, dit Jacinta.
- Exact. Vous voyez ?
Il désigne un trait situé aux trois quarts de la tige du phallomètre.
- Si le pénis atteint ou dépasse ce trait, nous le considérons comme un vrai pénis. S'il est d'une longueur inférieure, nous le considérons comme un clitoris.
Jacinta déchiffre avec peine les minuscules caractères.
- Un centimètre et demi ?
- C'est ça.
- Et que fait-on s'il n'a pas cette longueur ?
- Quand un phallus n'atteint pas un centimètre et demi, à sept centièmes de centimètre près...
- Sept centièmes ?
- Oui. Quand il est inférieur de sept centièmes à ce critère, nous pratiquons l'ablation des caractéristiques masculines et, plus tard, à l'adolescence, nous sculptons une morphologie féminine.
- Et s'il est juste au milieu ? En plein milieu du trait ? Un centimètre et demi pile ?
- Alors on fait l'estimation la plus judicieuse possible, à partir des tests endocriniens, mais chez un nouveau-né, vu l'état actuel de nos connaissances en endocrinologie, nous nous basons sur l'hypothèse la plus probable. La taille du pénis à la naissance est le premier critère pour attribuer le sexe."

Extrait pages 58-59